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Jean-Philippe Lagarde

40 ans

Comédien

Interview exclusive ...

On s'était donné rendez-vous dans un petit café parisien un soir de mars 2004 afin de faire connaissance. A l'image du bonhomme, l'entretien a été très sympa ... En voici l'essentiel.

Hervé : Alors, essayons tout d'abord de mieux te connaître ... Tu es comédien professionnel ?

Jean-Philippe : Dans ma tête, oui, je me définis comme un comédien professionnel bien que je ne tire pas mon revenu de mon activité de comédien. Même si je joue trois fois par semaine à partir du mois d'avril, je ne gagne pas suffisamment d'argent dans le métier pour revendiquer le fait d'être professionnel. Mais bon, cela fait dix ans que j'ai découvert l'univers du café-théâtre et tout mon temps libre passe là-dedans. 

C'est une vocation ancienne ou tardive ?

J'ai toujours aimé me donner en spectacle. J'ai vécu longtemps en province, dans l'Aveyron et je ne connaissais pas beaucoup de gens à qui parler de mon homosexualité. Quand je suis monté à Paris à 18 ans, j'ai tout fait en même temps : je me suis comporté dans le milieu gay comme on se comporte sur une scène. C'était ma façon à moi de me définir et de me dévoiler ... et de m'exhiber.

Comment as tu appris le métier ?

Une fois à Paris, j'ai surtout cherché à sortir, à trouver des amis pour rattraper mon adolescence un peu volée. Vers 30 ans, j'ai continué à vouloir m'exhiber et j'ai trouvé ces cours de café théâtre par Pascal Daubias qui m'ont vraiment intéressés ... J'ai fait rapidement de la scène avec lui en amateur, il a ensuite créé sa troupe (La Meute) et il m'a mis dedans ... Maintenant, je ne pense plus qu'à faire cela. 

Ta famille t'a soutenu dans cette vocation ?

J'ai une soeur qui me soutient à fond ... Je répète parfois avec elle, elle m'amenait des gens au début, elle me coatche, c'est mon attachée de presse en quelque sorte. Quand je lis quelque chose, je lui apporte ensuite pour voir ce qu'elle en pense. Pas de problème avec le reste de la famille ... Ma mère est tenue au courant régulièrement.

Dans quoi as tu joué ces dernières années ?

Quand la troupe de la Meute a été créée il y a trois ans, on a fait quelques essais en banlieue. Puis on a joué 9 mois au Café de la Gare (1 fois par mois) : un grand cocktail de sketchs, des parodies, ... Ca a très bien marché. On a pris un peu de temps pour remodeler le spectacle, réécrire des sketchs et on a investi le théâtre de la Main d'Or dans ce spectacle "ZU" qui se termine fin mars. C'était un spectacle basé sur le rythme et l'énergie que l"on pouvait dégager... 

Tu participes à l'écriture ?

Je participe toujours. Je ne suis pas quelqu'un qui écrit un spectacle tout seul mais dans un groupe d'impro va donner ses idées et va s'investir. Dans Coming-out, je peux pas encore revendiquer un travail d'auteur. On a déjà un metteur en scène (Patrick Hernandez, qui a déjà travaillé dans Caméra Café), il remixe, réécrit des pans entiers, Robert aussi ...Mais je façonne le rôle à ma façon, comme un costume. Je retrousse les manches ici ou là mais ce n'est pas mois qui l'ai cousu. 

Comment la troupe de la Meute prend elle ton émancipation ?

Tout se passe bien. Quand je leur ai annoncé que j'allais jouer dans une autre pièce, ils étaient très contentes pour moi. Le metteur en scène était inquiet mais en fin de compte c'est un artiste lui aussi et il comprend la situation. C'est pénible quand un élément de la troupe s'échappe quelque peu mais en même temps, c'est un moyen d'enrichissement pour l'ensemble. Les deux autres colocs sont des copains d'enfance, ils ont leur mode de fonctionnement, de communication et de pensée qui est très différent du mien. Pour moi, c'est une chance.

Et tu continueras avec eux...

On verra bien. Pour l'instant on est ensemble sur ce projet. Si cela marche bien, j'espère que l'on continuera ensemble.

Et avec la Meute ?

Oui mais à condition de changer et d'évoluer vers plus de nouveautés. Si on me dit que le futur spectacle sera très différent, je serai très content de continuer avec eux car c'est ma petite famille quand même. J'ai noué des liens forts avec beaucoup d'entre eux.

Comment s'est faite ta rencontre avec tes nouveaux acolytes et ont-il fait exprès de choisir un gay pour ce rôle de gay ?

C'est clair qu'ils avaient un passé très riche. Ils ont écrit plusieurs pièces et cela fait des années qu'ils tournent. Je les ai connu en tant que spectateur. On s'est croisé sur des auditions, on a ensuite sympathisé ... Je les ai invités à voir La Meute et en sortant, Robert m'a dit "On t'a  vu dans le spectacle .. à un moment, tu as le rôle d'un pédé et on voudrait te proposer quelque chose mais il ne faut pas que tu te vexes ...on a pensé à toi à cause de ce petit rôle". C'était gentil, très touchant.

Ensuite j'ai lu la pièce qui est très bien écrite avec un rythme intéressant. C'est du café théâtre avec un format de pièce. Tu as le côté très rythmé d'un sketch mais avec l'unité d'une pièce. En plus, c'est un message de partage ... A la fin, les homos ne deviennent pas hétéros et les hétéros ne basculent pas de l'autre côté. Le beauf reste beauf, la folle reste folle. On cherche juste à voir comment tout cela peut cohabiter. 

Comment se comportent-ils avec toi ? Est ce dur de rentrer dans un couple ?

Très bien. Au début j'avais très peur car je ne suis pas un copain d'enfance comme eux le sont. Il y avait une telle intimité entre eux ... J'ai eu un petit flottement au début. Jeannot a dû le sentir et il est venu me dire un jour "tu sais, si on t'as choisi, c'est parce que tu as du talent et donc faut y aller ...". Et depuis, ça va mieux. Ils ont très gentils et savent te mettre à l'aise.   

Parle nous un peu de la pièce ... 

Coming-out n'est pas une pièce sur "qu'est ce qu'un coming-out", ou une tribune pour inciter les gens à le faire... A la base, c'est une simple colocation entre deux mecs hétéros qui veulent réussir dans le monde du spectacle mais qui passent plus de temps chez eux à boire de la bière en regardant la télé. Ils passent une annonce en espérant secrètement rencontrer une femme et je rapplique. Je leur fait croire que je connais un producteur. L'un d'entre eux s'aperçoit que je suis homo mais ne le dit pas à son coloc, visiblement assez homophobe.  Et puis, au cours de leur vie commune, au milieu des répétitions et du linge sale, la vérité éclatera un beau jour sans que cela ne provoque de réel drame. 

Et c'est plutôt là que le message se situe. Dans le fait qu'un coming-out puisse susciter de l'indifférence. 

C'est comme cela que ça s'est passé pour toi ? dans l'indifférence ?

Un peu. J'ai dit ça à ma mère à la fin d'un repas. Comme elle n'était pas dans le tragique, j'étais un peu déçu. Je lui ai dit "Maman, c'est tout ce que cela te fait ?". Elle ma répondu "Ecoute, je ne vais pas sauter au plafond ... j'aurai préférer que tu m'annonces que tu avais ton bac" et elle m'a posé la seule question qui compte "Au moins, est ce que tu es heureux ? C'est tout ce qui m'intéresse". Mon père accepte tout cela également, il est déjà venu me voir à Paris; il veut seulement que je sois discret quand je suis dans le village natal.

Mais bon, ma situation est privilégiée. Il y a encore des cas où cela se passe tragiquement. J'ai un ami qui s'est suicidé parce que sa famille le rejetant après son coming-out, il est tombé dans une vraie spirale de dépression. On était là pour le soutenir mais quand c'est ta mère et ton père qui te rejètent, c'est très dur.

Quel genre de gay es tu alors ?

Je suis une folle équilibrée et j'aime bien le dire. Il y a aujourd'hui un délit de faciès envers la folle dans le milieu gay qui m'agace. Certains ont la mémoire courte. Les premières marches gays que j'ai pu voir depuis l'Aveyron, ce n'était pas des petits jeunes gens look hétéro qui défilaient mais des gens très marqués très courageux qui étaient 300 dans le meilleur des cas ... et ils ont tout désherbé. Et maintenant que le près est bien tondu, on voit arriver les autres qui nous poussent en disant : "vous donnez une mauvaise image de l'homosexualité". Cela m'agace et je trouve ça injuste. Donc je me positionne comme une folle. 

Donc un peu revendicatif ...

Oui mais attention pas genre La Meute ou chiennes de garde. La folle a été très utile pour revendiquer et pour faire avancer les choses dans la société. Je reconnais qu'à une certaine époque, le côté trop voyant des folles a pu gêner certains, plus calmes que nous, à s'assumer. Aujourd'hui, c'est moins le cas. On est moins en situation de danger et les folles doivent conserver ce côté spectaculaire qui fait une partie de l'identité du monde homo. Le mec qui veut être un peu plus soft, sobre, c'est son droit mais il n'a pas à brimer la personne qui est plus extravertie. Les folles n'ont jamais brimé qui que ce soit, au contraire. Elles ont porté le mouvement ...

Voilà un avis assez peu à la mode ...

Parfois il y a un auto-rejet entre homos alors qu'avec les hétéros, ça se passe souvent sans problème. On ne t'emmerdera pas parce qu tu est homo ou follasse mais parce que tu as mal joué ton rôle. C'est d'ailleurs aussi parce que je pense comme ça que j'ai choisi cette pièce, Coming-out. Elle n'est pas jouée par des gays, ce sont des hétéros qui ont écrit cette pièce et qui ont choisi de traiter le thème de l'homosexualité.

Que penses tu des comédiens qui disent ne pas vouloir faire leur coming-out pour ne pas être cantonné par la suite dans des rôles gays ?

C'est une erreur et une stupidité. Les hétéros devraient-ils cacher leur hétérosexualité pour jouer des rôles de gays ? Beaucoup d'hétéros jouent des rôles de gays aujourd'hui, l'inverse doit être possible. Quand il y avait beaucoup de répression envers les gays, je comprends cette attitude mais aujourd'hui, c'est même dangereux. A force de vouloir se cacher, les gens se diront que si même les gays veulent cacher ce qu'ils sont, c'est que c'est pas très clean. Il y aura toujours des gens intelligents qui voudront faire travailler un acteur ouvertement gay dans des rôles hétéros.

Tu as le trac pour cette nouvelle pièce ?

Ouais. Au début, j'étais hyper fier d'avoir été choisi. On a commencé à travailler très vite. Tant que j'apprenais le texte, que l'on construisait la pièce, ça allait. Après on a commencé à répéter et c'est quand ils ont commencé à me dire que j'étais bien, que je rentrais dans le personnage, que le trac est venu.

Mais bon, c'est normal, ça passera. C'est la première fois que je vais jouer dans une vraie pièce deux fois par semaine pendant longtemps. 

Les journées ne sont pas trop chargées en ce moment ?

En plus de mon boulot (41 heures par semaine), je dois répéter avec les colocs et assurer avec la Meute le mardi soir. Donc c'est un bon rythme ... De temps en temps, je vais dans le Marais. 

Tes lieux favoris ?

Mon bar préféré reste le Quetzal. J'aime beaucoup le Cox aujourd'hui même si j'avais des a priori au début. J'aime aussi "La petite vertu", plus calme, plus associatif.

Après le 26 juin, tu feras quoi ?

Normalement, on pourrait continuer cette pièce en juillet si tout se passe bien dans une salle peut-être plus grande. 

Si cela s'arrêtait malheureusement, je suis déjà en train de voir avec Patrick Hernandez ce que pourrait contenir mon spectacle. Cela pourrait tourner autour de la vie d'un gay, à base autobiographique tout en prenant des choses chez les autres.

Et à plus long terme, tu voudrais faire quoi ?

Je voudrais devenir une espèce de Régine du café théâtre...  Je suis très sérieux. Arriver à produire et à exister dans le milieu artistique tout en ayant un gay-café-théâtre-club qui serait un laboratoire de spectacle (à dominante gay mais pas seulement). Je profiterai de toutes les opportunités qui me seront données de faire quelque chose comme ça. 

Un dernier message à faire passer ?

Heu oui ... Gays, venez nombreux et soyez indulgents car je sais que nul n'est prophète en son pays. Je suis impatient que tout le monde vienne. Deuxième message : réservez car le théâtre est petit.

Voilà ... un grand merci à Jean-Philippe Lagarde pour cette interview fort intéressante. Vous aurez des nouvelles de lui  et de sa pièce dans la rubrique news et dans cette fiche.

La pièce Coming-out

Robert et Jano, deux amis colocataires, sont montés à Paris pour devenir acteurs et entrer dans le Showbiz.

N'ayant pas assez d'argent pour payer leur loyer, ils décident de trouver un nouveau coloc. Ils s'attendaient à tout sauf à Jean-Fi, comédien homo dont la sensibilité à fleur de peau va bouleverser leurs convictions machos et leur vie jusque là très pépères.

www.lescolocs.net

du 9 avril au 30 juin 2004 - vendredi et samedi à 20 heures - en juillet : jeudi, vendredi et samedi à 22 heures

La providence - 73, rue Rébeval
75019 Paris (Métro Pyrénées / Belleville)

RESERVATION OBLIGATOIRE (petit théâtre) !!

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