|
Biographie
Sébastien
Lifshitz a suivi des études d'histoire de l'art à l'Ecole
du Louvre et à l'Université de Paris 1 de 1987 à
1993.
Il
sera l'assistant de Bernard Blistène, conservateur en Art
contemporain au Centre G. Pompidou pendant deux ans, puis
l'assistant de la photographe et plasticienne Suzanne Lafont
en 1991 et 1992.
Il
se tourne ensuite vers la réalisation cinématographique
avec un premier court-métrage "Il faut que je
l'aime" en 1993. Il signe un documentaire "Claire
Denis, la vagabonde" (1995-96) avant de travailler avec
la cinéaste, sur le tournage du film "Nenette et
Boni" en tant que stagiaire mise-en-scène.
"Les
Corps ouverts", un moyen-métrage réalisé en 1996,
connaît un grand succès. Le film, présenté dans de
nombreux festivals internationaux (notamment à Cannes dans
la sélection Cinéma en France) et festivals du cinéma Gay
et Lesbien, a reçu le Prix Jean Vigo du court métrage.
Après
"Les Terres froides", téléfilm commandé par la
chaîne Arte pour la série "Gauche-Droite" en
1999, il réalise son premier long-métrage "Presque
rien" avec Jérémie Elkaïm et Stéphane Rideau.
Synopsis
... Mathieu a 18 ans. Il passe ses vacances avec sa mère et
sa sœur dans un petit village de Bretagne. Il y a aussi
Annick, une jeune femme qui veille sur la mère de Mathieu,
dépressive depuis la mort de son dernier enfant. Un
après-midi, Mathieu croise le regard de Cédric sur la
plage. Commence alors ce qui ressemble à une aventure de
vacances. Mais jour après jour, de petits conflits en
étreintes, d’insouciances en provocations, l’affection
grandit et une véritable histoire d’amour commence…
"Presque rien" est un film majeur sur la fin de l’innocence
et la découverte de l’amour, ses doutes et ses questions,
incarné par deux jeunes acteurs magnifiés par Sébastien
Lifshitz et devenues de véritables icônes gay.
Suivra
le sublissime "La traversée" (2000) qui, dans le
registre enquête biographique, fait preuve d'une maîtrise
inouie du réalisateur au service de ses sentiments les plus
intimes.
Synopsis
... En 1966, à Orléans, la mère de Stéphane Bouquet –
scénariste, poète et critique cinéma – vit une aventure
avec un soldat américain de 21 ans. Quelques mois plus
tard, le soldat est obligé de repartir pour les Etats-Unis,
ne laissant derrière lui que la promesse d’écrire,
promesse jamais tenue. Il n’a jamais été informé de la
naissance de Stéphane. Stéphane n’a jamais rencontré
son père. Il ne connaît de lui que son nom, sa date de
naissance et son métier d’alors. 35 ans plus tard, quand
il raconte son histoire à Sébastien Lifshitz, son ami de
longue date avec qui il a notamment collaboré à l’écriture
de "Presque Rien", le réalisateur lui propose de
partir ensemble aux Etats-Unis à la recherche de ce soldat
inconnu… et d’en faire un film ! Pour Stéphane Bouquet,
c’est l’occasion d’accepter un vide et une absence qu’il
a toujours voulu nier.
Tourné comme un film de fiction en cinémascope, à
mi-chemin entre le documentaire, le journal intime et le
road movie, "La Traversée" effleure les genres
pour accompagner avec pudeur et subtilité la quête d’un
père trop longtemps fantasmé. Cette œuvre forte, poétique
et profondément universelle a été présentée à La
Quinzaine des Réalisateurs lors du Festival de Cannes 2001.
En 2004, "Wild side", l'histoire d'un beur, d'un
émigré clandestin et d'une transexuelle, reçoit le
"Teddy" du meilleur long métrage de fiction gay
ou lesbien du 54e festival international du cinéma de
Berlin.
Critique
du film ... C’est étrange de se dire que le nouveau film
de Sébastien Lifshitz pourrait presque se définir comme l’assemblage
complexe et fascinant des titres des précédents. Il y a
là des "corps ouverts", des corps livrés, des
corps aux mystères révélés et aux intimités mêlées
pour les trois marginaux (une transsexuelle, un beur paumé,
un réfugié russe).
Il
y a des "terres froides", celles de ce Nord où
Stéphanie va assister à la maladie et à la mort de sa
mère. Il n’y a "presque rien", puisque le
scénario pourrait se réduire à deux lignes et que
pourtant, dans cet espace, va s’écrire une expérience
cinématographique et humaine intense, celle du retour d’un
passé (la famille, les racines, l’enfance, le départ,
les changements) qu’on aurait voulu évacuer. Et puis il y
a une "traversée", celle des apparences, celle
des a priori, celle des identités toutes faites, et ce n’est
pas pour rien que ce cinéaste habitué à parler d’homosexualité
se soit intéressé ici à la transsexualité.
En
déclinant ainsi ces figures familières de son cinéma,
Lifshitz fait preuve d’une ambition d’auteur éclatante
et en tient les promesses : "Wild side" est tout
sauf un film évident et pourtant c’est un film à l’évidence
absolue. Tout sauf un film sur la transsexualité, ou la
marginalité, ou la différence, et pourtant peut-être le
film qui s’approche le plus près de toutes ces failles
identitaires. Autant dire que c’est un grand film qui nous
interroge tous.
Filmographie
Il faut que je l'aime, 1994, scénario et réalisation
Claire Denis la vagabonde, documentaire, 1996
Les Corps ouverts, 1997, scénario, réalisation et acteur
Les Terres froides, téléfilm (série Gauche-Droite pour
arte), 1999, réalisation, scénario et acteur
Presque rien, 2000, scénario et réalisation
La Traversée, documentaire, 2001, réalisation
Wild Side, 2004, scénario et réalisation
(biographie
réalisée à partir de unifrance.org, d'illico)
Interview
sur "Presque rien"

Sébastien
Lifshitz ne se raconte pas d’histoire
Entretien. Remarqué pour ses films précédents, les Corps
ouverts et Terres froides, le jeune cinéaste franchit le
cap officiel du " long " avec Presque rien.
De
ses premiers courts métrages sont nées deux certitudes :
ce jeune homme sait dénicher des talents et afficher un
point de vue personnel sur le cinéma, quitte à fâcher ses
commanditaires, comme à l’occasion de Terres froides,
produit par Pierre Chevalier pour Arte dans la série
Gauche/Droite (voir l’Humanité du 22 février et l’Humanité
hebdo du 4 et 5 mars). Presque rien est son premier long
métrage en salles et confirme une troisième qualité : la
persévérance à creuser un sillon, ma foi, fort fertile.
Comme
Presque rien est l’histoire d’une première fois et est
aussi votre premier long métrage, l’avez-vous abordé d’une
manière particulière au regard de vos films précédents ?
Sébastien
Lifshitz. Je ne m’attache pas tant que cela à ces
histoires de format. Par exemple, je pars en octobre
prochain tourner un documentaire avec une équipe des plus
réduites : nous serons quatre en tout et pour tout. J’ai
besoin de me confronter à des formats différents, parce qu’à
chaque fois, on aborde un récit, des personnages ou un
sujet différent, en fonction de sa durée, de son support,
s’il est une fiction ou un documentaire... Je ressens le
besoin de me déplacer.
Vous
avez signé Terres froides, dans la série Gauche/Droite d’Arte,
qui s’est retrouvé être le seul à être programmé à
une heure indue, au-delà de minuit. Quel regard portez-vous
sur cette forme de censure ?
Sébastien
Lifshitz. J’ai eu une déception qu’Arte traite le film
ainsi, parce que je pense que c’était totalement
injustifié. Mais le film existe et, pour moi, c’est ce
qui compte le plus. Je suis persuadé que si la chaîne le
rediffuse ou s’il sort un jour en salles, peut-être que
les personnes qui se sont braquées sur Terres froides
reconsidéreront ce qu’elles ont fait : se retrouver
censuré sur une chaîne qui produit une série intitulée
Gauche/Droite... Cela dit, ça n’a pas empêché Arte de
venir sur Presque rien et participer à la production, même
s’ils ont pris leur temps.
Certains
plans portent le propos d’ensemble de Presque rien : ce
sont les portraits. C’est une forme que vous affectionnez
?
Sébastien
Lifshitz. Je crois réaliser des films qui tournent autour
de l’idée du portrait et qui tentent, toujours de
manière fragmentaire, de se rapprocher d’un individu et
de le raconter de l’intérieur. Quand on choisit ce point
de vue-là, on est dans les affects, dans tout ce qui est
lié au désir, à la relation à l’autre et aussi de son
propre rapport de soi au monde. Ces films portent une quête
identitaire : trouver sa place, savoir qui l’on est et
comment s’incarner. Mes personnages ont une difficulté à
être et à se trouver. Ils sont souvent dans une fragilité
et un certain basculement. Ils sont en marche. Comme le film
tourne autour d’un personnage et de son histoire, les
autres personnages sont vus tels des satellites en orbite
autour de Mathieu (Jérémie Elkaïm - NDLR). Je n’ai pas
tenté de me mettre en dehors de lui. En cela, le film est
subjectif.
Je
tente toujours d’exprimer les choses par les corps, une
lumière et un cadre. Les informations premières passent d’abord
par là : que la forme contienne du sens, de l’information.
Je travaille avec un retour vidéo et c’est presque un
point de focalisation personnel durant le tournage. J’ai
une relation très forte, et pas très évidente, avec le
chef opérateur, Pascal Poucet, parce qu’il existe
toujours une tentation de l’instrumentaliser. L’idéal,
pour moi, serait d’être aussi derrière la caméra mais,
alors, je ne pourrais plus diriger comme je le veux mes
acteurs. Mais j’ai beaucoup de mal à déléguer le cadre,
parce que c’est ce qui compte à mes yeux. Je pense être
dans une tradition picturale du cinéma de contrainte, même
si, bien entendu, je ne me compare pas aux grands anciens. J’en
suis encore aux balbutiements.
Vous
êtes un peu sévère avec vous-même...
Sébastien
Lifshitz. J’ai peut-être déplacé mon amour du portrait
photographique au cinéma mais en même temps, je suis
frustré de ne m’en tenir que là. J’aurais ce désir,
dans l’absolu, de ce que j’appelle de " grands
récits ", comme chez Hitchcock, Lang, Dreyer ou
Mizoguchi : des récits à la fois populaires dans leur
simplicité et totalement modernes dans leur recherche
plastique. J’aimerais tant accéder un jour à la fois à
une esthétique moderne qui cherche et à un récit qui
capte une histoire ample. Pour moi, ce cinéma des années
trente à cinquante est un cinéma d’immenses conteurs. Je
vois tout que le cinéma a abandonné depuis. Pourtant, j’aimerais
y croire. Dans mon cas, j’en suis uniquement à la
position d’un individu, pourquoi pas ? Ça peut faire un
film... J’ai le sentiment d’un passage obligé, parce
que j’y apprends ce qu’est un corps, une caméra et
comment placer ce corps dans un espace, avant même de
penser à le déplacer et à le confronter au monde. Ce n’est
pas de l’humilité : je vois les limites du film et je
vois tout le chemin qu’il me reste à parcourir.
Comment
avez-vous travaillé avec vos comédiens pour obtenir ce
résultat, le plus souvent en intériorité ? Tourniez-vous
les scènes plusieurs fois, par exemple ?
Sébastien
Lifshitz. On ne fait pas tant de prises que cela, en fait.
Là où on réalise le plus de prises, c’est avec les
comédiens qui ont des petits rôles. Il est très difficile
pour un acteur qui arrive de faire exister son personnage,
lui donner de la consistance, dans les trois seuls plans qu’il
aura à l’arrivée. Avec les rôles principaux, on a
répété trois semaines avant le début du tournage. Quant
à Jérémie, il savait qu’il portait le film et en même
temps, il s’en remettait à moi. Il a accepté d’être
" la chose " du réalisateur, d’être
complètement instrumentalisé. Il devait avoir l’impression
d’être à l’armée ! Je trouve cette confiance, cette
façon qu’il a de s’offrir très belles. C’est rare
dans un métier où l’on a davantage tendance à se
protéger. Ce qui était formidable aussi est que Stéphane
(Rideau - NDLR) et Jérémie étaient très complices et ont
joué le jeu, la tête la première. Ce n’était pas très
évident, en particulier dans les scènes sexuelles.
Je
suis autoritaire mais je sais aussi qu’il faut laisser
circuler de la liberté. Le tournage se situe donc dans ce
dilemme. J’ai cette tentation d’assujettir le comédien
à ce que je pense ou désire de la scène et, en même
temps, je sais qu’il faut que l’idée que j’ai de la
scène soit dépassée, qu’il se passe quelque chose d’autre
et donc laisser aux comédiens une liberté pour aller
au-delà. Parfois c’est formidable et parfois je pouvais
brimer Jérémie (Elkaïm - NDLR) quand cet au-delà ne m’intéressait
pas.
La
vision de la famille qui ressort de votre film met l’autorité
du côté des femmes - la sour et la mère de Mathieu - et
une certaine transmission du côté du père, de Cédric...
Sébastien
Lifshitz. Je suis incapable d’imaginer une famille
idéale, un père, une mère et tout ça. Pour moi, une
famille est forcément en crise, monoparentale, dont les
enfants sont livrés à eux-mêmes, d’où d’ailleurs une
difficulté à se construire. Quand l’autorité se
manifeste dans un tel contexte, elle est nécessairement du
côté de la mère qui est ici bicéphale : la sour
représente une autre facette de la figure maternelle. Il m’est
difficile d’envisager les choses autrement.
Dans
la lignée de vos films précédents, l’homosexualité est
présente mais votre point de vue semble en retenir le plus
corrosif et qui tend à être effacé, qui serait du côté
de " sexualité " plus que de " homo ",
pour dire vite.
Sébastien
Lifshitz. Je ne mets pas l’homosexualité au centre.
Presque rien est un film " avec ". Le personnage
de Mathieu est un être en construction : là est le
véritable sujet du film. Il est quelqu’un qui se cherche,
quitte l’adolescence et devient un homme. L’histoire d’amour
ne m’intéresse pas en tant que telle mais comme un
élément qu’il rencontre sur son chemin.
Au
fond, j’essaye de montrer que devenir un homme n’est pas
un problème en soi. En revanche, quitter l’enfance pour
aller ailleurs, devenir un adulte représente de vrais
enjeux et une quête profonde.
Il
est vrai que maintenant, dès lors qu’il y a un pédé
dans votre film, on l’étiquette " film gay ".
Pour moi, c’est une aberration totale. Certains
producteurs me disent aussi " quand tu arrêteras de
faire des films de pédés, je serai ravi de travailler avec
toi ". Si vous voulez réduire un film à ce point...
En fait, ce qui est en jeu est une question purement
économique : tel film cible telle clientèle et est vendu
comme tel, sans considérer que, dans le fond, tel n’est
pas son sujet. En fait, pour moi, l’homosexualité a mille
visages. Avec les Corps ouverts, j’en ai retenu un. L’homosexualité
peut être plus " trash ", plus subversive. Dans
ce cas, elle peut correspondre à une réalité mais aussi
devenir une image à la limite du cliché. J’ai essayé de
prendre le contre-pied de ces images et dire que l’homosexualité
peut se raconter aussi de cette manière-là : sentimentale
; et que c’est une manière possible de la décliner. Cela
ne fait pas plaisir à tout le monde, en particulier ceux
pour qui la représentation de l’homosexualité devrait
être plus corrosive.
En
même temps, je ne nie pas tenter de représenter l’homosexualité
à ma façon, c’est-à-dire qui essaye de la banaliser,
parce que j’estime que la société est devenue,
globalement, plus tolérante et le film prend acte de cette
évolution.
(l'humanité,
en 2000)
Interview
sur "Wild Side"

Entretien
avec Sébastien Lifshitz
"La force des faibles m'intéresse plus que celle des
puissants"
D'où
provient l'idée de base ?
C'est parti d'une toute petite chose. Un jour, j'étais dans
le train, et j'ai assisté à une rencontre qui était très
étonnante. Il y avait un clandestin de l'Est, très tendu,
et, en face de lui, une jeune fille, très jolie. Il
essayait désespérément d'entrer en contact avec elle qui,
au début, était assez distante, méfiante. Lui ne parlait
pas un mot de français et elle ne parlait pas anglais ;
finalement, ils ont quand même réussi à passer tout le
voyage à 'parler', d'une façon ou d'une autre.
Progressivement, un lien s'est établi entre eux, alors
qu'au départ, c 'était très improbable. Après, à partir
de cette rencontre, j'ai eu envie de mettre à l'intérieur
de ce petit événement des choses qui m'intéressent
beaucoup, sur la marginalité, qu'elle soit sexuelle,
sociale ou autre. Partir de clichés, peut-être, et voir
jusqu'où on pouvait aller pour les découvrir.
La
famille est un point central dans le film, autant celle
d'origine avec laquelle les personnages sont tous en rupture
et cette sorte de cellule recomposée qu'ils forment à eux
trois.
Ce qui m'intéressait dans Wild Side, c 'était de regarder
une famille se mourir, la famille d'origine, commune à
tous, et comment mettre en scène trois personnages qui sont
en rupture avec leurs origines, avec leur famille, qui se
trouvent dans une forme de désespoir et de solitude
douloureuse et, à partir de là, tentent d'inventer quelque
chose, à trois, cette espèce de famille recomposée. Ce
que j'ai essayé de faire dans le film, c'est de montrer
que, grâce à la puissance de leurs sentiments et à cette
chose toute bête qu'est l'amour, ils arrivent, d'une
certaine façon, à donner un sens à leur vie, une
direction et à se sortir de cette désespérante solitude
dans laquelle ils sont. Ce qu'on a essayé, c'est de montrer
une constitution de liens, cette croyance véritable en
l'amour et dans les sentiments, et cette manière qu'ils ont
presque de s'attacher les uns aux autres. Ils sont comme des
béquilles les uns pour les autres. Naïvement, je pense que
le film porte une certaine utopie qui est vraiment celle de
l'Amour. Cette façon que j'ai eue aussi d'idéaliser cette
vie à trois, malgré les épreuves qu'ils traversent
individuellement, l'amour qu'ils construisent à trois et
qui est filmé comme une espèce d'idéal rarement entravé.
De la même manière, l'enfance est filmée comme un paradis
perdu. Ce qui fait finalement réponse à cette enfance
idéalisée et à la manière qu'ils ont de retrouver cette
chose qu'ils ont perdue, c'est cet amour qu'ils construisent
ensemble.
Le
montage est en grande partie une cause de la réussite du
film. Il n'était pas prévu ainsi à la base. Quelle était
son importance dans le concept original ? Est-ce que dans le
scénario, qui devait raconter l'histoire de façon plus
linéaire, il y avait déjà ce désir de montrer si
fortement des émotions ?
Ce qui a motivé le montage, ça a toujours été la
question de l'émotion. Notamment l'émotion que pouvaient
susciter les images sur le spectateur. Et donc ce principe
d'émotion qui relie en permanence le spectateur au film a
permis d'utiliser au maximum certains éléments, que ce
soient le montage, la musique ou même le choix de scènes
plutôt que d'autres. Ce qui m'intéresse surtout au
cinéma, c'est de filmer les individus, les personnes
réelles plutôt que les personnages de fiction, qui sont
écrits dans le scénario. C'est toujours un pari, parce
qu'on ne sait jamais si on va réussir à faire en sorte que
les comédiens s'abandonnent ou non, et si on va être à
même de filmer une part d'eux. Il y a quelque chose qui se
fait, parfois, qui arrive et fait que vous avez le sentiment
que, tout d'un coup, vous vous êtes vraiment rapproché
d'eux, qu'une forme d'abandon s'est produit. C'est
peut-être ça qui, à un moment donné, donne le sentiment
qu'on est vraiment avec eux. Le film fonctionne beaucoup sur
le mode du personnage. La façon dont on se relie au film,
c'est par les émotions, mais les émotions au travers d'un
personnage. J'aurais très bien pu mettre beaucoup plus en
avant l'histoire, avec une dramaturgie beaucoup plus forte,
mais ce n'est pas le cas ici. Il y a une histoire, mais elle
est mise au second plan.
Quelles
furent les scènes coupées ?
Quand on tourne un film, il y a toujours des scènes qui ne
trouvent pas leur place, souvent pour des questions de
rythme ou aussi des effets de répétition, l'impression
qu'une scène développe la même idée. On ne s'en était
pas forcément aperçu au moment du scénario ou du tournage
et ça se révèle comme une évidence lors du montage.
Parfois aussi, purement pour des histoires de rythme, on est
obligé de sacrifier des scènes qui n'arrivent pas à
s'insérer dans la narration. Il arrive qu'on s'acharne à
essayer de leur trouver une place et finalement on n'y
arrive pas, alors au bout d'un moment, c'est vrai qu'on se
dit que peut-être le film n'en a pas besoin, en fait.
Il y avait notamment une scène très tendre entre Mikhail
et Djamel, dans une baignoire, où ils prennent un bain
ensemble. C'est une scène un peu érotique et, surtout,
très tendre entre les deux garçons, où on sent le désir
circuler entre eux, physiquement. C'est assez incarné. Et
il y avait une scène qui était le prolongement de cette
espèce de balade en forêt que fait Mikhail, suite au coup
de téléphone à sa mère, où il se met à courir dans la
forêt. En fait, cette scène se poursuivait par une espèce
d'errance dans la forêt où des souvenirs de Russie
revenaient à sa mémoire et qui prolongeait aussi, je
dirais, cette question des origines, cette terre qu'il a
perdue. C'était un petit peu trop long, on avait le
sentiment que la scène du téléphone était déjà longue,
c'était un long plan séquence avec sa mère et ça
devenait compliqué, tout d'un coup, simplement pour une
question de rythme, de prolonger encore un moment avec lui
par rapport à ça. Il y avait d'autres moments aussi, mais
c'est les deux qui me viennent comme ça à l'esprit. Ce
sera dans les bonus du DVD, pas toutes, mais beaucoup seront
là.
Vous
arrivez à filmer des scènes assez crues, sans jamais
qu'elles soient vulgaires ni glauques. Quelle était votre
approche ?
Les scènes de sexe ne sont jamais filmées de la même
façon. Ce qui a motivé le choix de la mise en scène, à
chaque fois, c'est que je voulais que la prostitution soit
assez réaliste. Donc il ne s'agissait ni d'être voyeur, ni
d'être dans une espèce de romantisme de la prostitution.
Du coup, la mise en scène était souvent frontale, dans des
plans moyens ou larges, qui permettaient toujours,
finalement, de voir un peu plus, en retrait. Alors que quand
est dans l'intimité du trio, on a filmé en plans très
serrés, tout simplement pour jouer de l'idée du
rapprochement, de la caresse, d'une forme de douceur qui les
unit, donc ça nous semblait assez évident d'opposer ces
deux choses. Maintenant, sur la scène de rencontre entre
Mikhail et Stéphanie, celle-ci joue sur l'idée du
voyeurisme tout simplement parce qu'ils sont regardés. Il y
a surtout autre chose qu'on a aussi essayé de faire, d'un
point de vue purement dramatique : plus la demande et la
mise en scène sont frontales, assez cruelles, plus, d'une
certaine façon, elles mettent en valeur les liens
souterrains en train de se nouer entre les deux personnages
et qui finalement implosent sur le dernier plan avec les
mains qui se serrent. Et là, on comprend qu'en parallèle
de toute cette scène, il y a quelque chose qui se crée.
Par
rapport à Stéphanie, pourquoi avoir gardé son prénom ?
C'était un choix personnel ?
C'est elle qui l'a voulu. Moi je ne voulais pas, je voulais
qu'elle s'appelle Sylvie, elle détestait le prénom. Elle
m'a fait toute une scène par rapport à ça en me disant :
" C'est pas possible, je ne peux pas m'appeler Sylvie !
". Je lui ai demandé comment elle voulait s'appeler,
elle ne savait pas, alors je lui ai dit : " On va
t'appeler Stéphanie, puisque tu t'appelles Stéphanie dans
la vie. "
Puis je me suis dit aussi que comme ce n'est pas une
comédienne au départ, cela pourrait peut-être l'aider.
Beaucoup de transsexuelles prennent des prénoms
extrêmement glamour, comme Adrianna, Stella, Giovanna. Et
ce que j'aimais beaucoup chez Stéphanie, c'est qu'elle
avait cette espèce d'évidence féminine, elle s'est
toujours considérée comme une femme, depuis qu'elle est
toute petite, et j'aimais à la fois sa discrétion, son
naturel, et pour moi c'était très simple de l'appeler
Stéphanie. J'avais pensé à un prénom très simple à la
base, très courant, et du coup je me suis dit que
Stéphanie c'est un très joli prénom.
Trouver
Stéphanie, c'était un peu un heureux hasard, est-ce que le
fait qu'elle soit non opérée était décidé à l'avance ?
A quel point était-elle définie dans le script ?
Aviez-vous une idée précise du genre de transsexuelle que
vous cherchiez ?
C'est
à dire qu'en rencontrant beaucoup de trans, je me suis
rendu compte qu'il n'y a pas UNE transsexualité, mais qu'il
y a DES transsexualités. Et la façon de vivre son
identité féminine, elle peut se décliner de plein de
façons. Ce qui m'intéressait dans le fait qu'elle ait un
sexe d'homme et un corps de femme, c'était de dire, d'une
certaine façon, que dans cette mixité-là, qui peut
peut-être sembler étrange à certains, il y avait une
beauté. C'était une chose importante pour moi que cela
dégage peut-être plus d'étrangeté. Il y a l'invention
d'un corps, qui n'est ni totalement celui d'une femme, ni
totalement celui d'un homme, c'est autre chose, et c'est ça
que je trouvais très beau. L'incarnation des seins d'une
femme et d'un phallus était presque comme une beauté
surréaliste. Vraiment dans le sens du collage comme les
surréalistes pouvaient le penser où, tout d'un coup, de
l'étrange peut naître une beauté qu'on peut appeler
convulsive. Il y a quelque chose, là, qui peut sembler
contre nature et qui, pourtant, se montre, se voit et se vit
comme une évidence, et se filme comme une belle chose.
C'est vraiment comme ça que je l 'ai vécu. Maintenant, je
ne veux pas dire qu'une trans opérée n'a pas un beau
corps, c'est aussi un très beau corps. Mais c'est autre
chose encore.
Mais
ça se rapprochait moins de votre vision de la marginalité
peut-être .
De toute façon, des marginaux, il n'y a vraiment que des
marginaux. Pour moi, Djamel et Mikhail dans le film sont
aussi des marginaux. Et même, à la limite, dans la vie, on
est toujours à la marge de quelque chose. On peut presque
dire que la société entière est marginale, mais il y a
une norme quand même, à partir de la société établie.
Je dirais que la force des faibles m'intéresse plus que
celle des puissants, et des normés. Je trouve toujours beau
l'idée qu'il puisse y avoir des modèles autres, que des
gens résistent, inventent autre chose que ce qu'il
faudrait, juste pour montrer que la nature humaine est
beaucoup plus complexe qu'on pourrait l'imaginer et qu'elle
prend des chemins, des voies, des corps, des figures qui
sont vraiment divers. J'ai quand même le sentiment que, de
plus en plus, au travers de la télévision, du cinéma, des
médias en général, les gens sont utilisés comme des
machines à conformer. J'ai beaucoup de mal avec ça, en
fait. Même dans l'homosexualité, les gays ont une
tendance, dans la culture homosexuelle, à se vivre comme
une communauté homogène où chacun doit utiliser les
mêmes codes, doit ressembler à quelque chose de
pré-établi. Je suis souvent choqué, dans des bars homos,
que les gens se conforment, même dans ces communautés
dites marginales, à un langage, à des codes
vestimentaires, à des goûts, c'est impressionnant ! Puis
quand on va plus loin, quand on circule, on se rend compte
qu'il y a d'autres bars qui existent où, là, les choses
peuvent être différentes et où, finalement, chacun arrive
avec ce qu'il est, s'il a réussi à exprimer quelque chose
de vraiment personnel dans ce qu'il est. Et c'est ça qui
m'intéresse : montrer qu'on est tous profondément
différents les uns des autres. Même s'il y a une part
commune, il y a quand même une part qui est propre à
chacun.
Ces
personnages qui pourraient être catalogués comme
hors-normes, en marge, passent quand même très facilement.
Il n'y a jamais réellement de rejet, de surprise, c'est
aussi ça une des beautés du film. Alors pourquoi ce terme
de marginaux ?
Je
dis "marginaux" parce que je sais qu'ils seront
regardés comme tels, même si le film les regarde comme une
espèce de force tranquille. Le film banalise ce qui les
constitue comme marginaux. Aussi parce qu'il y a cette idée
qu'il n'y a pas de transgression dans le film, on est
au-delà de la transgression.
Vous
avez trouvé le titre un peu à la va-vite, si c'était à
refaire, vous l'appelleriez autrement ou trouvez-vous, avec
le recul, qu'il lui 'colle à la peau' ?
Je me suis dit un truc par après, que je ne m'étais pas
dit sur le moment, c'est que le film est traversé de
langues différentes : du français, de l'anglais, du russe,
une espèce d'invention de français-anglais. Et du coup,
Wild Side, c'est un film français, mais qui, avec un titre
anglais, montre qu'il y a quand même une certaine
diversité, que le film n'est pas fait uniquement de culture
française et qu'il est aussi traversé par d'autres choses.
Dans le fond, ça me plaisait bien. Il y avait un autre
titre au départ, mais tout le monde l'a rejeté ! C'était
peut-être un peu précieux, mais je voulais appeler ça
Fragile. Ils trouvaient ça impossible, trop chichiteux.
Fragile,
c'est pas un peu limite, en effet, dans le sens ou justement
ensemble, ils ont cette force, cette solidité ?
Mais pour moi, 'fragile' c'est positif, c'est un terme
positif. J'adore les gens fragiles en fait, et je suis ému
par les gens fragiles. Et en même temps, ce qu'ils sont
dans la société est une chose très fragile.
Par
rapport à la prostitution transsexuelle, avez-vous fait des
recherches. approfondies ?
Il y a une boîte comme ça qui existe à Paris, où il y a
des gens comme cet homme qui payent les filles qui s'y
trouvent, entre autres, mais il y a des hommes, en fait,
extrêmement divers qui y vont. Parce qu'il y a une part de
prostitution dans cette boîte, qui continue. C'est toutes
les filles, les trans qui se prostituent, qui sont en fait
la plupart du temps au bois, vers 2-3 heures, elles
arrêtent, elles vont à cette soirée, et elles continuent
encore un petit peu là-bas. Certaines arrêtent carrément,
elles sont plus là pour s'amuser. Maintenant, sur la
prostitution, ce que j'ai remarqué chez les trans, c'est
que beaucoup, pour la plupart, ne sont pas opérées. La
clientèle en fait, qui est principalement hétéro, leur
demande d'utiliser leur phallus et d'être actives, la
plupart du temps. Ce qui peut sembler assez étonnant, mais
c'est pourtant la réalité. Du coup, ce qui est un peu dur,
dans leur vie privée, c'est qu'elles vous disent qu'elles
ont un mari dans leur vie, mais la chose qui est un peu
complexe parfois, c'est d'être vraiment un individu à part
entière. Et souvent, elles sont plus considérées comme
des objets de phantasme, de curiosité, qu'on va un moment
acheter, l'histoire d'une passe ; l'installation de
sentiments et d'une vie de couple est peut-être parfois un
peu plus complexe et prend un peu plus de temps. Mais c'est
vrai que le phallus des transsexuelles non opérées est
aussi un enjeu de désir. pour toute la clientèle
hétérosexuelle qui va les voir. Les homos ne
s'intéressent pas vraiment aux transsexuelles, ça les
intéresse pas du tout, les homos veulent des mecs !
Vous
n'avez pas peur que le film ait du mal à trouver son
public, qu'il en soit réduit à n'être vu que par la seule
communauté gay ou un nombre de voyeurs, quand le sujet est
justement la "démarginalisation" d'une minorité
?
Bizarrement, j'ai constaté, lors des avant-premières en
France, que le public était majoritairement hétérosexuel,
c'est-à-dire à 80% à peu près. Ce qui m'a beaucoup
étonné en fait. Mais je pense que la presse s'est beaucoup
focalisée sur la transsexualité et que le public,
notamment homosexuel, s'est senti peut-être moins
intéressé, qu'il a considéré que le film était d'abord
l'histoire d'une trans. J'ai trouvé ça dommage, parce que
je m'étais dit que la question de l'identité pouvait être
abordée de différentes façons, notamment la question de
l'homosexualité, de la bisexualité, de la transsexualité
et tout ça, et que les homos étaient autant interpellés
à travers ce film que d'autres, que les hétéros. Et ils
ont moins répondu finalement à l'appel, ils ont été
moins curieux. Je dirais que les homos cinéphiles sont
venus, mais plutôt pour le film en lui-même et pas
tellement par rapport à son sujet, mais que le public homo
de base, finalement, je crois, n'est pas venu le voir, en
France. Le film a réussi à ouvrir au maximum son public,
mais, par contre, il n'a pas réussi à fédérer ce public
homosexuel. C'est dû aussi à l'aspect très communautaire
de l'orientation de l'homosexualité ou les homos veulent,
en plus, se voir représenter d'une certaine manière
plutôt qu'une autre.
Est-ce
que ce n'était pas trop difficile pour Stéphanie de se
plonger dans un personnage aussi profondément proche d'elle
?
Je pense que c'était courageux d'accepter, parce qu'il y
avait des éléments dans le scénario qui étaient
effectivement très proches de sa vie. Par exemple, c'est
quelqu'un qui a perdu son père et sa sour, et ça c'est un
hasard. J'ai trouvé ça assez étrange en fait. Puis il y a
eu d'autres hasards dans le film : la maison que j'ai
choisie dans le Nord, et qui est filmée en l'état, est
habitée par une dame et sa maman et, en fait, pendant la
préparation, cette grand-mère était là, bien vivante, et
elle est morte entre la préparation et le premier jour de
tournage. Et on a tourné la scène avec Josiane (Stoleru),
où elle-même meurt, dans le lit où elle est morte. Il y
avait des choses qui étaient presque mises en abîme entre
la réalité et la fiction qui étaient très troublantes.
Et pour Stéphanie, oui, je pense qu'il y avait parfois des
moments peut-être un peu perturbant, mais je crois que ça
l'a aussi aidée, dans le fond, de pouvoir incarner ce
personnage à partir d'elle-même, en partie. Même s'il y a
des choses que vit ce personnage qui n'ont rien à voir avec
sa vie, il y en avait d'autres qui, au contraire, l'ont
aidée. C'était comme un socle pour elle finalement, elle
est partie d'elle. Puis ceci dit, le travail qui
m'intéressait, c'était de partir de ce que sont les gens,
de ce que sont les comédiens, avant tout les filmer comme
des personnes et pas tant comme des personnages. Donc me
dégager au plus possible de la part fictionnelle pour me
rapprocher au plus de ce qu'ils sont eux. Cette part entre
réalité et fiction, qui est je pense assez apparente dans
le film, était d'autant plus intéressante justement avec
quelqu'un comme Stéphanie.
A-t-elle,
elle-même, conservé des souvenirs de sa vie de garçon ou
a-t-elle préféré renier son passé ?
Non, elle en a. Elle n'en parle pas souvent, mais elle en a.
Elle m'a montré des films super 8 que son père avait
tournés d'elle, enfant, elle m'a montré des photos, des
choses comme ça, parfois elle m'a raconté des petites
choses sur son enfance. Ce n'est pas du tout un sujet tabou,
mais ce n'est pas du tout non plus un sujet sur lequel elle
se répand. Son état de transsexuelle, elle ne le porte pas
du tout comme un étendard, ce n'est pas qu'elle le
revendique, mais elle n'essaie pas de duper les gens. Elle
se vit comme une femme, mais en même temps, elle sait aussi
la réalité de son corps, qui est le corps d'une
transsexuelle et elle l'assume pleinement. Elle a un rapport
très pacifié à son origine justement.
Quelle
est la question que l'on ne vous pose jamais et à laquelle
vous rêveriez de répondre ?
Sincèrement je ne sais pas. Toujours, à la fin d'une
interview, je me sens assez mal à l'aise, parce que
j'estime qu'un film existe par rapport à la personne qui le
voit, et que la vision qu 'elle en a est aussi juste que la
mienne, et que ce n'est pas moi qui détient la vérité de
ce film, son explication, sa lecture véritable. Pour moi,
moins de questions il y a, mieux je me porte, parce que
c'est quelque chose que, fondamentalement, je n'aime pas
faire et que je ne trouve pas nécessaire. Je préfère
beaucoup plus entendre les autres me parler de ce que
j'aurais fait plutôt que de moi, que d'avoir à expliquer
ce que j'aurais voulu faire.
Auteur
de l'article : Olivier Valkeners (http://www.lalucarne.org)
Interview
sur "La traversée" (inrocks)

De
la quête intime des origines à sa transposition
cinématographique, le réalisateur de La Traversée, tour
à tour confident et entraîneur, dresse le portrait en
creux de son personnage central.
"Stéphane
m’avait raconté l’histoire de son père inconnu, et j’avais
été très étonné qu’il n’ai jamais eu le désir de
partir à sa recherche. Face à mon étonnement, Stéphane
me disait toujours que c’était ainsi, que la vie avait
imposé cette absence. Connaissant un peu Stéphane, je
trouvais ça un peu suspect, je devinais que ce n’était
pas aussi simple. Stéphane aimant bien le débat, et moi
aussi, on s’est enfoncés sur ce terrain-là. Tout ce qui
touche à la figure du père me tient particulièrement à cœur.
Stéphane
a commencé à réfléchir à ce père absent et un jour, j’ai
senti que seul, il n’irait pas le rechercher. Son désir
était ambivalent, mélange de curiosité, de peur et de
colère par rapport à cet homme qui avait quitté sa mère
sans plus donner de nouvelles. Stéphane s’est greffé sur
mon désir et s’en est servi comme d’un moteur pour
amorcer la recherche. C’est moi aussi qui lui ai proposé
l’idée d’un film. Ça s’est fait naturellement, parce
qu’on a toujours aimé dans l’art ce qui touche à l’autobiographie.
Je savais aussi que l’idée d’un film l’exciterait, qu’il
se dirait "tiens, il n’y aura pas que la recherche
elle-même". Le film l’a aidé à entreprendre la
recherche.
Au
départ, on avait une adresse vieille de trente ans, qu’on
savait plus valable. On savait juste que son père était
originaire du Tennessee. Mais il aurait très bien pu être
tué au Vietnam. Il fallait trouver toutes ces infos
là-bas. Il y avait aussi toute une part d’imaginaire, qui
a relié Stéphane à son père. Avant de partir, on a
écrit un synopsis, qui osait comme principe qu’il y
aurait des passages obligés dans le film. Par exemple, il
fallait aller à New York où Stéphane avait imaginé
marcher dans les rues avec son père. C’était
intéressant de partir de cet imaginaire, puis d’aller
progressivement vers la réalité de la recherche.
Tout
au long du projet, Stéphane a toujours été dans l’ambivalence.
On a découvert là-bas une Amérique profonde et banale,
qui n’est ni celle des ghettos, ni celle du rêve
américain, et on avait l’impression d’avancer dans du
rien. Ça le terrifiait. Moi, j’étais l’aide, le
garde-fou, l’entraineur. Stéphane aime beaucoup être
invisible, observer les autres, il aime le recueillement et
la solitude. Là, être entouré en permanence de quatre
personnes n’était pas facile pour lui. A des moments, il
acceptait cette donne, à d’autres, elle l’insupportait.
Le
film n’est pas seulement sur la recherche du père, il est
aussi axé sur la découverte d’un territoire, sur le
processus de filmer l’intime. Car même si la mise en
scène est fictionnelle, la matière brute est absolument
documentaire. Le début du film est très découpé, comme
une fiction, et plus on avance, plus le film s’est épuré
et a intégré la réalité, plus on abandonne la voix off
pour inclure les dialogues directs…
Pendant le tournage, Stéphane tenait un journal et me le
lisait. Il y avait un repli absolu de sa part, il refusait
de voir ce que la réalité nous proposait, une dame qui
passe… Dans le film, il n’y a pas de rencontres, l’Amérique
est tenue à distance. Stéphane ne voulait pas du tout la
conquérir et parfois, ça me mettait en colère. Je crois
que c’est parce que nous arrivions sur les terres du
père. Le vide du midwest et l’approche du père le
nouaient et le fermaient à la réalité. Mon rôle était
de le maintenir ouvert face à la réalité et de lui dire
“Regarde ! Vis ce voyage !".
C’était
un acte de résistance (toutes proportions gardées) que de
ne pas céder à la tentation de filmer la rencontre de
Stéphane et de son père. On serait tombé dans le
voyeurisme spectaculaire. Dans le fond, le sujet de ce film
est très banal, c’est Perdu de vue. Ce genre d’émission
montre des moments intimes qui ne devraient appartenir qu’aux
personnes qui les vivent. Pour Stéphane et moi, c’était
une question de morale élémentaire : on n’allait pas
prendre le père en otage. Ç’aurait été abject de notre
part de débarquer devant sa porte avec une caméra, et de
détruire ce moment qui n’appartient qu’à Stéphane et
à son père. En même temps, ce refus de filmer ce
moment-là donne une place active au spectateur, ce qui est
le rôle du cinéma. Le spectateur peut imaginer ce qui est
off, ce qui ne doit pas être montré. Le plan lointain où
Stéphane et son père se disent au revoir, le seul où on
voit le père, j’ai failli ne pas le filmer. J’ai
demandé l’autorisation au père. Mon rôle était de
garder un respect vis-à-vis de Stéphane et vis-à-vis du
film, de ne pas céder au sensationnel. On a décidé de ne
pas les accompagner et de rester loin.
Le
format scope m’a imposé des choses, pour le meilleur. Le
format logique aurait du être la dv. J’ai voulu résister
à cette facilité. L’appareillage du scope était lourd
et m’a imposé de faire des choix, de ne pas tout filmer.
Avec la dv, on risque de filmer tout ce qui bouge, sans
penser en termes de cinéma, c’est tellement facile. Moi,
je voulais au contraire affirmer un point de vue, jouer sur
le cadre et le cinéma, sur ce qu’on montre ou pas".
(interview
dans les inrocks, 2001)
Homosexualité
Bon,
OK, je n'ai pas vraiment de coming-out ... Il faut bien dire
que le cinéaste préfère parler de ses films que de lui
...On ne va pas s'en plaindre.
Mais
bon .. les interviews précédentes permettent de bien
cerner le réalisateur
(notamment sa connaissance des bars ou du milieu
gay)..
Au
journaliste Howard
Feinstein qui lui demande comment il a mélangé fiction et
autobiographie dans "Presque rien", il dit que
durant des vacances d'été pas trop excitantes, il a
observé un garçon sur la plage. Il rajoute que le garçon
était très beau et qu'il y avait un élément de
désir.
Durant
quatre nuits, il a écrit une histoire sur ce garçon. Et
puis par la suite, sa vie a changé, plutôt en mal, et il a
rajouté des éléments de sa vie à l'histoire ...
Pour
ceux que cela ne suffirait pas, voici ce que disait le
directeur du festival du
film gay et lesbien de Prague Ales Rumpl :
"En coopération avec l'Ambassade de France et
l'Institut français de Prague, nous présentons le film
français Wild Side que les spectateurs tchèques ont eu
l'occasion de voir au festival de Karlovy Vary, il y a deux
ans. C'est une oeuvre de Sébastien Lifshitz, réalisateur
gay français bien connu. Le film a suscité un grand
retentissement à des festivals internationaux, il obtenu
par exemple le prix Teddy Award au festival de la Berlinale
en 2004."
En
gros, un peu comme Gael Morel,
Sébastien Lifshitz ne dit pas explicitement qu'il est gay mais il laisse les
autres le dire et son oeuvre parle pour lui ...

Cette
page fait partie d'un site très complet sur les personnalités
gays, lesbiennes ou bisexuelles ayant révélé
leur orientation sexuelle. Si vous n'êtes pas passé
par la page principale, cliquez ICI
pour accèder à celle-ci.
|