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Biographie
Après
avoir fait hypokhâgne et khâgne au Lycée Fénelon,
Olivier Py suit les cours de l'E.N.S.A.T.T à Paris, puis
entre au Conservatoire national supérieur d'art dramatique
de Paris.
Il
écrit ses premières pièces dont 'Les Vainqueurs', une
épopée en trois opus, 'Le Vase de parfums' et 'Faust
Nocturne'.
Créateur
acharné, il met en scène ses propres textes mais
également 'Les Drôles' d'Elizabeth Mazev en 1993, 'Le
soulier de satin' de Paul Claudel, créé à Orléans en
2003, et des opéras comme 'Les contes d'Hoffmann' de
Jacques Offenbach.
Au
cinéma, il réalise le film 'Les yeux fermés', sorti en
2001.
Acteur,
il joue sur le grand écran dans 'La divine poursuite' de
Michel Deville, au théâtre dans 'Ondine', mise en scène
de François Rancillac et à la télévision dans 'Marche,
crève ou rêve' de Jean Schmitt.
En
juillet 1998, Olivier Py prend la direction du Centre
dramatique national d'Orléans.
Olivier
Py est lauréat de la Fondation Beaumarchais et boursier du
Centre National du Livre. Il obtient également le prix
Nouveau Talent Théâtre/SACD et le prix Jeune Théâtre de
l'Académie française.
(evene.fr)
Mises
en scène :
Illusions
Comiques de Olivier Py - 2006
Les Vainqueurs - La Couronne d’olivier de Olivier Py -
2005
Les Vainqueurs de Olivier Py - 2004
Les Vainqueurs - Les Etoiles d’Arcadie de Olivier Py -
2004
Les Vainqueurs - La Méditerranée perdue de Olivier Py -
2004
Epître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à
la parole de Olivier Py - 2000
L’apocalypse joyeuse de Olivier Py - 2000
Nous, les héros (version sans le père) de Jean-Luc Lagarce
- 1997
Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce - 1993
Le Cabaret de Miss Knife de Olivier Py
Les Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach au Grand
Théâtre de Genève (2001)
Tristan et Isolde de Richard Wagner au Grand Théâtre de
Genève (2005)
Acteur
cinéma :
THEATRE
:
Nous les héros de Jean-Luc Lagarce
Les drôles mis en scène par Olivier Py
Le malade imaginaire mis en scène par Jean-Luc Lagarce
La nuit au cirque mis en scène par François Rancillac
Ondine mis en scène par François Rancillac
Richard II mis en scène par Eric Sadin
Polyeucte mis en scène par François Rancillac
Les Parisiens mis en scène par Pascal Rambert
Alice mis en scène par Nathalie Schmidt
Des oranges et des ongles mis en scène par Olivier Py
Le nouveau Menoza mis en scène par François Rancillac
L'Épître aux jeunes acteurs
L'Apocalypse joyeuse (reprise 2001)
CINEMA
:
Nos
vies heureuses de Jacques Maillot
Peut-être de Cédric Klapisch
La divine poursuite de Michel Deville
Chacun cherche son chat de Cédric Klapisch
Au petit Marguery de Laurent Bénégui
Funny bones de Peter Chelsom
Dis-moi oui, dis-moi non de Noémi Lvovsky
Les Yeux fermés
La
prise de position d’Olivier Py sur le conflit des
intermittents
Indignation
et colère, c’est en tant que directeur d’un Centre
Dramatique National que je me sens solidaire sans réserve
des grèves et du mouvement qui défend le régime des
intermittents.
En premier lieu doutons de la nécessité et de l’urgence
d’une révision. Si elle a été souhaitée par les
professionnels de la culture eux-mêmes, c’est pour
différencier les secteurs qui bénéficient du régime et
affirmer clairement que ces indemnités uniques dans leurs
modes sont une aide indirecte à la vie culturelle. Il est
donc indécent de voir des employeurs comme les sociétés
de productions audiovisuelles arrondir leurs budgets et
obliger leurs employés à une précarité qu’elles
pourraient éviter. L’utilisation de cette indemnisation n’a
tout de même pas le même sens quand elle agrandit les
recettes d’un jeu télévisé et quand elle permet de
faire jouer Molière.
Ce
sont pourtant et principalement les hommes et femmes du
spectacle et du cinéma qui sont taxés d’être des
privilégiés et des profiteurs, et quelques fois par le
milieu lui-même, (alors que la majorité d’entre eux vit
plutôt mal que bien de ce régime). Quand on ne cherche pas
à les culpabiliser avec la situation d’encore plus
précaires, les saisonniers par exemple, mais pourquoi pas
les " RMIstes " ? Les accuser de préférer
toucher leurs indemnités plutôt que d’exercer leurs arts
et métiers est tout aussi abject que d’accuser les
familles pauvres de faire des enfants pour toucher les
allocations. La bassesse de ces arguments ne mérite pas de
réponses, elle vient souvent d’ailleurs des plus
profiteurs, des plus solides, des tricheurs les plus
organisés à savoir des employeurs eux-mêmes, privés et
publics, qui jouent les pères la vertu. Mais parlons
effectivement de ces grandes entreprises souvent ouvertement
marchandes et sans aucun lien avec l’art et la culture (à
moins que Disney soit la seule culture qu’on veuille nous
laisser) qui proposent des contrats intermittents alors
même que leurs budgets, quand ce n’est pas leurs
subventions, leur permettraient d’assurer une permanence
de l’emploi. La réforme telle qu’elle est souhaitée n’empêchera
pas leur abus du système (les entreprises qui font passer
leurs permanents pour des intermittents en ne les déclarant
que sur des périodes tronquées et en laissant les Assedic
compléter leurs revenus, n’ont avec cette " réforme
" aucune nouvelle entrave. Il suffit d’adapter le
mode de calcul. Quant aux intermittents qui travaillent
beaucoup, ils n’auront qu’à fusionner leurs cachets
pour obtenir plus de jours indemnisés à un meilleur taux.
En somme les fraudeurs resteront fraudeurs), c’est le
secteur du spectacle vivant et du cinéma, le plus probe et
le plus fragile qui sera touché de plein fouet. Les
télévisions n’auront qu ?à faire entrer dans leur
production la nouvelle donne économique, et recalculer leur
bénéfice en fonction des pertes, mais le théâtre, le
cinéma, la musique et la danse perdront ce qui leur
permettait de survivre, une main-d’oeuvre extrêmement
compétente et mobile à la fois, nécessaire aux
fluctuations d’activités très grandes de nos
professions. Ce ne sont pas les institutions qui seront
frontalement dégradées mais ce pourquoi elles sont ; l’art
lui-même condamné à un amateurisme sans issue.
Encore
une fois ne prenons pas comme un axiome que ce régime soit
condamnable, il assure une mobilité qui est un exemple rare
d’économie à géométrie variable, il met d’accord
employeurs et employés, enfin il assume une aide indirecte
que le Ministère de la Culture ne veut pas prendre en
charge. N’oublions pas que la politique culturelle a fait
le choix de l’intermittence, le choix de ne pas créer des
maisons qui puissent mensualiser des permanents comme c’est
le cas en Allemagne. La décentralisation et le théâtre
public ont choisi cette précarité pour assurer un
renouvellement artistique et une souplesse aux formes
nouvelles. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas admettre que
le Ministère de la Culture se pose en témoin ou en arbitre
d’une négociation où il est juge et partie, il doit,
quelles que soient ses solidarités avec le gouvernement,
refuser que l’exception culturelle soit rognée, veiller
à la sanctuarisation de ses acquis, affirmer qu’il ne les
confond en rien avec des privilèges, désigner les abus et
dérives dans les rangs des employeurs (est-ce qu’il est
si difficile que le Ministère assume d’être une
véritable autorité de régulation) et le cas échéant
remettre sa lettre de démission. Ne s’agit-il pas de
sauver l’honneur de cinquante ans de politique culturelle
? Ou bien il lui faut accepter qu’il n’est qu’un jouet
démagogique dans un système marchand qui a pris la place
de la République.
La
plus grande perversité du Ministère de la Culture est de
prétendre défendre ce régime, mais le défendre contre
qui sinon contre les diktats de Bercy ? Car n’en doutons
pas, les économies ridicules de cette révision (sur les 24
millions d’emplois en France, moins de 90 000 personnes
déséquilibreraient tout un régime ?) cachent une
stratégie politique, une avancée symbolique pour abîmer
la nécessité d’une politique culturelle. Oui, cette
révision entre dans un plan de plus en plus affirmé d’abandonner
le spectacle vivant et le cinéma d’auteur ou tout au
moins de ne plus les protéger des enjeux mercantiles.
Présenté comme un compromis bienveillant, comme une
avancée nécessaire, masqué sous des complexités
comptables, c’est en fait un premier grand coup peut-être
irréparable, du cynisme dirigeant, contre la vie
élémentaire de l’art et de la pensée.
(politis)
Interview
sur Ecran Noir
Sexualité,
religion, chrétienté, amour, cinéma, siècles passés et
même théâtre. L'interview survole les visions pas si
mystiques du jeune prodige Olivier Py. Lors du dernier FCMM
de Montréal, Ecran Noir a rencontré l'auteur, le metteur
en scène chouchou d'Orléans à Avignon, l'acteur (chez
Klapisch entre autres), l'activiste et désormais le
réalisateur. A la suite de Planchon ou Chéreau, il est
passé à la réalisation. Les yeux Fermés, tourné en
numérique pour Arte et les salles de cinéma, aborde toutes
ses obsessions. Py n'a pas finit de tourner en rond autour
de ses questions, existentielles.
Ecran
Noir : Vous êtes metteur en scène, acteur et réalisateur.
Et puis auteur aussi...
Olivier Py : Surtout.
EN
: C'est votre casquette préférée ?
OP
: C'est surtout le métier de poète ... si c'est un
métier.
EN
: Qui dit poète, dit inspiration...
OP
: La vie probablement.
EN
: Vous avez écrit sur des thèmes très différents : la
théologie, la sexualité...
OP
: Je n'ai pas vraiment écrit "sur". Les thèmes,
ou les mythes, que je choisis, c'est évidemment des
médias, pour sûrement raconter toujours la même chose.
Une passion pour la parole, notamment. Je crois que c'est
fondamental dans tout ce que j'écris. L'apparition de
l'épiphanie d'un sentiment surnaturel, qu'on appelle la
joie, qui apparaît quelques fois dans des moments de
détresse. C'est peut être le noyau du de mon inspiration.
La vie même, en fait.
EN
: Cette apparition, vous la qualifiez de divine,
d'inexplicable... ?
OP
: C'est divin, bien sûr. C'est l'accession au divin. Et
sans idôle en soi. C'est sûrement le centre de ce que je
raconte. Je raconte souvent des histoires, si ce n'est
croyantes, au moins hautement spirituelles.
EN
: On est dans une ville où il y a énormément de sectes.
Où le catholicisme, trop oppressant, a été totalement
remis en cause. Comme définiriez-vous la spiritualité
aujourd'hui ?
OP
: C'est un problème religieux, là, c'est autre chose. Je
n'ai rien contre le religieux de toute façon.
EN
: Les Hommes ont quand même besoin de croire en quelque
chose...
OP
: Tous les Hommes ont besoin de croire en quelque chose.
EN
: Vous croyez ?
OP
: Evidemment. Enfin non. Oui et non. On vit dans une
société tout à fait désespérée. Dans un monde qui est
le même un peu partout. Dans un monde de la consommation
où des tas d'objets viennent prendre la place de la vie
même.
EN
: Et comment s'exprime votre détresse ?
OP
: Je n'ai aucune détresse, moi. Au contraire, je crois que
ce qui est marquant dans ma génération, c'est que je ne
suis pas désespéré. Je suis un des rares créateurs non
désespérés. C'est très rare, même en Europe.
EN
: Pourtant vous avez fait une grève de la faim...
OP
: Ca n'a rien à voir. Il n'y a rien de plus joyeux, de
plus... qu'une grève de la faim. Bien sûr.
EN
: Il n'y a aucune douleur ?
OP
: Mais attendez : la joie c'est douloureux, la vie c'est
douloureux. Un bébé qui arrive au monde, il souffre. Il
faut un courage incroyable pour se jeter dans la vie. La vie
c'est la douleur. Cette douleur est une joie. C'est tout ce
que je dis, tout le temps. Qu'est-ce qui m'inspire, la vie
même. On vit dans une culture de la mort, probablement...
c'est assez juste cette formulation.
EN
: Et pas dans une culture qui idéalise la jeunesse, le
factice, l'impérialisme... ?
OP
: Si. dans un monde infiniment médiocre. Je déteste
absolument mon époque. Elle est ignoble, abjecte,
imbécile, ... surtout imbécile. Au mieux, on pourrait en
rire. C'est une époque odieuse.
EN
: Pourquoi ?
OP
: Parce qu'il n'y a rien; c'est un désert. Complet. Rempli
de divertissements tous plus débiles les uns que les
autres. C'est un monde où on s'ennuie terriblement, on
s'ennuie affreusement. On est devenu dépendant de toutes
sortes de divertissements qui n'ont aucun intérêt. Le
sport...
EN
: Le sport-spectacle, alors...
OP
: Le spectacle, le sport...
EN
: Où vous situez-vous ?
OP
: Je crois que je m'inscris dans la lignée des poètes qui
ont la détestation absolue de leur temps.
EN
: Vraiment ? Vous auriez aimé vivre à quelle époque ?
OP
: Je crois qu'à toutes les époques, les gens ont détesté
leur temps. A quelle époque aurais-je aimé vivre? Entre
1800 et 1810...
EN
: Napoléon ?
OP
: Oui. Mais en Allemagne. L'époque romantique. Par exemple,
ça devait être très amusant. Il devait se passer quelque
chose. Les années 50 à Paris, il devait se passer quelque
chose. Le XIIIème siècle. Ca m'aurait bien plu. Et les
premiers siècles, ça devait être quelque chose! Cette
énergie spirituelle, partout dans l'air. Non, les Hommes
sont très miséreux...
EN
: Ils aiment, ils pleurent, ils meurent... ce même besoin
d'absolu...
OP
: Oui, mais il leur manque de plus en plus la capacité de
formuler leur condition et d'accéder à un sens. C'est un
monde insensé. Ils ont perdu espoir d'accéder à un sens.
C'est un monde inepte celui dans lequel nous sommes.
EN
: Revenons à la création; qu'est-ce qui vous conduit par
l'intermédiaire de différents médias à exprimer ce que
vous avez en vous? Que ce soit le jeu, l'écriture, la mise
en scène, et maintenant la réalisation de films... ?
OP
: Oh, je m'ennuie facilement. Faire un spectacle par an, ce
n'est pas suffisant pour remplir 12 mois de l'année.
EN
: Il n'y a pas autre chose que le travail ?
OP
: Ah bon, il y a quoi d'autre? Non, pour moi il n'y a pas
grand chose d'autre. Le travail, si on peut parler de
travail... Non, je ne vois pas bien ce que je pourrais faire
d'autre. On appelle ça du travail, si on veut.
EN
: Vous parliez d'un monde dénué de sens. Quel sens
donnez-vous à tout ça ?
OP
: La tentative de réunir quelques individus de bonne
volonté pour essayer de formuler quelque chose. Je
n'abandonnerai jamais le théâtre. Je reste un homme de
théâtre, un poète des planches. Ensuite, si j'ai un peu
de temps, l'été, ce sera bien de faire un film.
EN
: Ca vous a plu de faire un film ?
OP
: Oh, c'était très amusant à faire ! C'est très reposant
aussi. C'est très facile à faire par rapport au théâtre.
Techniquement, ça ne demande pas beaucoup d'énergie. Mais
au théâtre on perd tous les jours ce qu'on a construit.
C'est "Barrage contre le Pacifique", c'est
effrayant. Tandis qu'au cinéma, il y a toujours la
possibilité de rattraper ce qu'on a raté avec le montage :
le tournage, le montage et encore le montage son... C'est
très difficile de faire un grand film. Ca reste une sorte
de grâce à laquelle je ne comprend pas grand chose
d'ailleurs. Personne ne comprend rien, et heureusement. Mais
c'est des vacances, comme quand je fais un opéra. C'est
amusant...
EN
: On justement cette impression pour des cinéastes comme
Egoyan ou Kaige que l'Opéra est leur cour de
récréation...
OP
: Oui c'est une passion.
EN
: Vous avez un chemin inverse à beaucoup de vos confrères
cinéastes qui est de débuter avec le cinéma numérique.
OP
: C'est une incidence, c'est pas vraiment pas un choix.
J'avais des projets de 35 (mm, NDR) que j'ai ajourné pour
faire ce film. Parce que la proposition d'Arte me semblait
très excitante. Très libre. Moi j'avais l'idée de faire
du cinéma avec en effet l'envie du cinéma. D'ailleurs,
j'ai fais du cinéma, pas de la vidéo. Ca ne veut rien plus
dire. Le télescopage est passionnant. Ca m'arrangeait,
aussi, parce que je n'aime pas beaucoup le 35 couleur.
J'aime pas ça, tel qu'il est depuis les années 70. Pour
moi c'est la déchéance totale du cinéma, le 35 couleur.
Alors que là j'avais l'impression de travailler beaucoup
sur la pellicule, sur l'image. Ce qui, évidemment,
m'intéresse, quand je fais du cinéma. C'est pas la
direction d'acteur qui m'intéresse. C'est la caméra, c'est
la technique. Parce que c'est pas très intéressant la
direction d'acteur au cinéma comparée à celle au
théâtre.
EN
: Quel était votre désir pour passer à la réalisation ?
OP
: Les films. J'aime le cinéma. J'ai toujours aimé ça. Je
me destinais pas essentiellement à une carrière faite de
théâtre.
EN
: Vous avez déclaré que le numérique allait changer le
cinéma...
OP
: Bah, c'est la mort du cinéma. Ca va tenir le coup encore
quelques moments, mais là, on a bien vu quelle forme avait
la mort du cinéma. On en avait parlé à un niveau
artistique. Maintenant on le voit bien, techniquement. Le
cinéma va mourir. Ce sera un phénomène qui aura existé
dans le XXème siècle, et un peu dans le début du XXIème.
Mais il va mourir, en tant que tel. Il mourra pour renaître
sous toutes formes différentes. Il va exploser. Le cinéma
est mort de son obsession de reproduire la réalité.
J'aimais le cinéma quand il était une sorte de poème du
réel. Il nous donnait à voir le réel autrement. Le 35
couleur c'est l'illusion parfaite, et ça, ça m'exalte
moins. Mais il n'y aura plus de raisons de tourner en
pellicule dès qu'on aura les rétroprojecteurs parfaits.
EN
: Quels films vous ont amenés au cinéma ?
OP
: Beaucoup de choses. Déjà il faut dire que j'aime le
cinéma en tant que tel. Il faut espérer, par contre, qu'on
pourra projeter ses films, qu'il n'y aura pas que des
versions en vidéo. Ca peut tenir le coup. Ce sera un
divertissement extrêmement raffiné. Ce sera plus du tout
un art de masse. Donc d'abord, j'aimais ce procédé là, de
l'ombre chinoise. La projection, la réunion dans une salle
obscure, tout cela procure encore du plaisir. Il y a une
fascination d'enfant pour le cinéma, qui n'est pas
différente quand on voit un Antonioni que lorsqu'on met des
petits cartons dans une lanterne magique. Il y a d'abord
cette fascination là pour le spectre. Spectral. Ensuite, il
y a des cinéastes que j'ai aimé, tout particulièrement.
La grande trilogie pour moi, c'est Bresson, Dreyer,
Tarkosvky, les grands cinéastes de la foi... C'est eux qui
m'ont le plus donné envie de faire ça.
EN
: C'est un cinéma très épuré...
OP
: Pas toujours.
EN
: Il y a pourtant quelque chose de brut, d'esthétiquement
brut...
OP
: Il est parfois très complexe, c'est presque du cinéma
baroque... et puis j'avais une fascination pour le cinéma
en noir et blanc et le cinéma américain. En général.
EN
: Et aujourd'hui, vous ne retrouvez pas ça ?
OP
: Je n'aime pas beaucoup le cinéma en couleur. Il y a
évidemment des films que j'aime, mais c'est assez rare.
Lars Von Trier n'a jamais fait un film en 35 couleur. Il a
fait des objets avec des traitements d'image. Toujours
interrogé la pellicule même : c'est ce qui est
intéressant. Les Bergman sont merveilleux; en couleur, il y
en a quelques uns qui sont réussis, mais c'est très rare.
EN
: Et La Liste de Schindler, film contemporain en noir et
blanc traitant de la Shoah, un sujet que vous avez souvent effleuré
?
OP
: C'est un grand poème, qui a pour toile de fond la Shoah,
qui ne peut plus m'intéresser. Parce que c'est devenu le
consensus religieux dominant. Donc, comme tel, ça ne
m'intéresse pas.
EN
: Et ce qui se passe aujourd'hui ?
OP
: Ce qui se passe aujourd'hui m'intéresse toujours. C'est
justement au nom de ce qui se passe aujourd'hui que le
consensus religieux, la grande déploration, la passion
hystérique pour la déploration de ce qui s'est passé
pendant la seconde guerre mondiale ne m'intéresse pas.
EN
: Vous n'aimez pas le consensus...
OP
: Non je n'aime pas le consensus.
EN
: Vous n'aimez pas les modèles dominants...
OP
: Non, je crois à un Art qui divise. Je n'aime pas la
subversion facile et je déteste la provocation. Le confort
intellectuel, je n'aime pas ça. C'est pas amusant. On
s'embête.
EN
: Qu'est ce que le Numérique va faire émerger ?
OP
: Par le numérique, il peut émerger des styles, des formes
extrêmement différentes ... il y a évidemment des
cinéastes très différents. Mais le 35 mm couleur fait, en
Europe, avec les moyens que l'on a, des cinémas très
semblables. Alors que le numérique, on va avoir des films
très différents. Dans la collection pour laquelle j'ai
travaillé, Petites Caméras, il y a eu 4-5 films qui n'ont
rien à voir les uns avec les autres. Ca c'est plutôt
joyeux. il y aura une liberté esthétique.
EN
: Des cinéastes américains ont tourné pour le Net. Miller
a participé à la collection Petites Caméras. Tous ceux
qui ont touché au numérique parlent de cette liberté de
réaliser. Et même une liberté de financement.
OP
: Oui. Une liberté incroyable et pas du tout au même
endroit.
EN
: Vous l'avez ressenti ?
OP
: J'ai trouvé ce tournage d'une joie, d'une effervescence
que je n'avais jamais connues sur mes tournages.
EN
: Ca tient à quoi ?
OP
: A la liberté technique. Au peu de coût aussi. Par contre
on perd quelque chose, on perd le sacral de la prise. Le
clap a moins cette puissance de séparation du temps profane
et du temps sacré, qui faisait qu'il était très
émouvant. A partir de ce petit clap, on rentrait dans une
forme d'oraison extrêmement étrange, dans l'immortalité.
Peut être pas l'éternité, mais l'immortalité. Ca, c'est
très troublant. Là on l'a moins. On sait qu'on peut faire
plein de prises. Les acteurs sont beaucoup moins tendus.
EN
: Comment vous est venue l'histoire ?
OP
: J'ai rencontré un garçon il y a quelques années qui
faisait ce métier d'écouter les boîtes noires et les
crash d'avion. Je m'étais toujours dit que c'était un
thème éminemment cinématographique pusiqu'il s'agit de
machines. C'est déjà presque quelqu'un qui fait du
cinéma, qui regarde, qui écoute du cinéma. La boîte
noire, au départ, c'est une cellule photographique qui
enregistrait les sons. C'est donc une histoire d'homme avec
une machine. A mon avis, le cinéma ça doit raconter ça.
EN
: Le mélange entre l'homme et la machine est un grand
débat actuellement; et ça touche justement à la
spiritualité.
OP
: C'est très intéressant de voir comment les pratiques
génocidaires, les considérations d' eugénisme se
retrouvent; au bout de 50 ans, alors qu'on les déplore dans
notre histoire, avec cette magnifique déploration sur les
camps de concentration, on les accepte, on les admet à des
tas d'endroits de la société et presque comme de l'avant
garde. Je vois ça comme une horrible catastrophe.
EN
: Qu'est ce qui vous effraie dans cet avenir ?
OP
: Tout. La perte du libre arbitre, bien sûr. Et puis
l'outillage incroyable : des corps avec des organes
ultra-puissants. On a déjà des oreilles qui entendent
très loin. Hypertrophie du corps humain, mais pour rien.
Pour rien produire. On prendra de plus en plus de Viagra,
mais on fera de moins en moins l'amour.
EN
: Vous croyez ?
OP
: Oui je crois qu'il y a une construction totalitaire. C'est
une tragédie. On accèdera de moins en moins à la
conscience du monde.
EN
: Donc, pour vous, nous construisons un monde qui communique
de plus en plus, mais pour rien.
OP
: La communication est une chose qui s'invente quand la
parole est morte. Les animaux communiquent très bien. Donc
il y a une sorte de bestialité de la communication. On
communique. On communique quoi? Est-ce qu'on sauve les
Hommes en communiquant comme on peut sauver par une parole
ou une parole d'amour? Non. Plus de communications ne feront
pas plus de paroles d'amour. Même moins. Donc c'est une
catastrophe. Ce qui, à mon avis, laissera dans un luxe
suprême ceux qui auront encore l'accès au réel, ceux qui
ne vivront pas entièrement virtualisés.
EN
: Le réel c'est quoi ?
OP
: Bah déjà tout ce qui n'aura pas forme de reproduction,
c'est à dire le XXème siècle, qui est une histoire de
reproduction. On reproduit, en série, les éléments du
réel, dont le cinéma. Le XXIème siècle, on l'a vu, ce
sera une aventure du virtuel. La reproduction en série d'un
monde, c'est la reproduction d'objets de remplacement qui
n'existent pas. On a encore accès à l'être par une
photographie. il y aura sûrement des émergences de
réunions bonnes entre les Hommes et d'accès au sens.
Pourquoi pas?! Je crois en la providence. Et s'il le faut
ils passeront par la catastrophe. Mais l'Homme qui pourra se
promener sur la plage et avec sa propre main pourra ramasser
un vrai galet poli par la mer, sera l'Homme le plus riche du
XXIème siècle.
EN
: Il y en a qui sauvent des galets de la Marée Noire...
OP
: Comme quoi. Même si mon propos n'était pas
écologiste...
EN
: C'était une boutade.
OP
: Nous prendrons conscience de la joie d'être en vie.
EN
: Mais l'Homme aura toujours besoin de toucher, de parler...
OP
: Vous êtes charmant, mais regardez, là, qu'est-ce que
vous touchez, à part votre propre main, qui est réelle?
Votre propre main est réelle. Le reste ? Le magnéto n'est
pas réel, c'est un objet. La table est une reproduction.
Désignez moi ici un objet réel.
EN
: Que j'ai envie de toucher ? rien.
OP
: Rien. Rien n'est humain. Tout le reste est faux. Tout le
reste est reproduction. Mécanisé. Tout ce que vous touchez
est de l'image. Vous ne touchez rien de réel.
EN
: Comment ça se traduit pour vous au théâtre, ça ?
OP
: Le théâtre c'est l'endroit où justement il y a une
sorte de rééducation du geste. Le contact. On apprend à
vivre. Le théâtre c'est le bois. Un objet en bois n'est
pas un objet reproduit. Le théâtre c'est des planches. Je
n'aime pas le théâtre technologique. J'en vois pas
l'intérêt. Le théâtre c'est l'endroit où il y a une
main et la parole.
EN
: Pourquoi faire du cinéma, alors ?
OP
: Parce que le cinéma a d'autres vertus. Il a la vertu
d'être un art de masse. Quand mes spectacles réussissent
je parle à 7000 personnes. Des fois j'arrive à 10 000.
Avec un film comme ça, j'arriverais à 3 millions de
spectateurs, avec tous les formats. Donc si il y a une
parole, elle est vraiment entendue. Et puis, il y a un
charme, une aura incroyable dans le cinéma même. Je ne
suis pas passéiste. Je vis dans une maison du XVIIIème
siècle...
EN
: Ca vous change des Hôtels...
OP
: Et dans les Hôtels. C'est l'Alpha et l'Oméga. Soit
j'habite dans un monde de reproduction total, des hôtels
les plus désincarnés possibles, et sinon dans des vieilles
maisons. Il est clair que dans ces hôtels froids je suis
dans le désert. Et j'aime le désert. Je ne suis pas
quelqu'un qui vit mal dans son siècle. Je déteste mon
siècle mais j'y vis très bien.
EN
: Et cette traversée du désert nous concerne tous ?
OP
: Elle est pour l'humanité, qui ne s'en rend pas compte.
Interview
sur Télérama ...
y
compris sur le thème de l'homosexualité (avril 2006)
Cinq
pièces, un tour de chant, un colloque : le printemps sera
Py au théâtre du Rond-Point, à Paris. L’occasion de
rencontrer un auteur-metteur en scène prolifique et
provocant, homo mystique et catho poète, pour qui la scène
est d’abord le lieu de la communion humaine.
Il
ne redoute aucune outrance, affronte crânement ses désirs
les plus extrêmes, s’affiche avec lyrisme catholique,
homosexuel, poète.
A
40 ans, Olivier Py, dramaturge-metteur en
scène-acteur-chanteur-romancier-vidéaste (et patron du
Centre dramatique national d’Orléans depuis 1998), est un
de nos créateurs essentiels. Bien sûr, les très
consensuels Molières ne célébreront pas, le 24 avril, cet
insolent et mystique trublion aux allures d’adolescent
diablotin. Les fringales d’absolu d’Olivier Py
dérangent, déroutent. N’est-il pas capable d’écrire
et d’orchestrer des spectacles de dix heures (La Servante,
en 1995, Les Vainqueurs, en 2005), d’imaginer des
scènes-fleuves, rutilantes d’amour et de plaisir, de
souffrance et d’extase ? Py aime Claudel et Dionysos,
vénère Christ et Orphée, sacralise la douleur et le
verbe, chante l’archaïsme et le mystère. Il ose toutes
les tentations, des pires aux saintes. Heureusement, le
Théâtre du Rond-Point a décidé de rendre hommage plus d’un
mois durant au lutin-démiurge. Avec sa métaphysique
échevelée, ses phrases labyrinthes, sa flamboyance
baroque, son goût de l’impur et du sacré mêlés et son
humour potache, celui-là sait redonner la fièvre d’être
au monde. Défier la tiédeur, enseigner l’intensité.
Télérama : Que cherchiez-vous au théâtre ?
Olivier
Py : A 8 ans, je m’imaginais assez bien prêtre,
prostitué, bandit de grand chemin, couturier... et pourquoi
pas musicien, dessinateur, politique... Le danger des gens
qui ont trop de destins, c’est qu’ils finissent en
général par n’en avoir aucun. Moi, au moins, je savais
qu’il y avait deux lieux où je pourrais vivre plus
brillamment que n’importe où ailleurs : le théâtre et l’Eglise.
Télérama
: Votre famille est chrétienne ?
Olivier
Py : Mais on n’est pas conditionné par son anecdote !
Rien de ce qui me caractérise n’a d’origine. Tout m’est
venu d’en haut. Ma vocation théâtrale, ma vocation
religieuse. Mon homosexualité.
Télérama : A l’heure de la psychanalyse, une telle
affirmation n’est-elle pas naïve ?
Olivier
Py : Aucun médiateur – homme ou femme – ne m’a
conduit, moi, vers le Christ ou le théâtre. J’étais le
fils unique d’un dentiste ; ma mère avait une boutique de
mode. Ils m’ont eu très jeunes. Ils venaient d’Algérie,
s’étaient installés à Grasse – j’ai même longtemps
cru que c’était une « grâce » d’être né là-bas.
Pas de bibliothèque à la maison, pas de disques, pas de
sorties culturelles. J’étais un adolescent d’une
mélancolie profonde, mais qui la travestissait avec talent.
Bizarrement, il y avait ce mot – « théâtre » – qui
nourrissait obscurément mes espoirs. Je ne savais pas ce
que c’était ; du jeu, simplement... Les enfants fondent
toujours un espoir dans le jeu. Simplement, à l’adolescence,
il y en a qui n’arrivent pas à abandonner cet espoir-là.
Vague, confus. Aujourd’hui encore, ma vision du théâtre
n’est absolument pas culturelle. M’intéresse le
théâtre « en soi » : la révélation du fait théâtral
dès qu’il apparaît. Et, pour moi, aller dans une école
voir des enfants qui font du théâtre n’est pas si
différent d’assister à une représentation à l’Odéon.
Télérama : C’est quoi, le « fait théâtral » ?
Olivier
Py : La « présence réelle », comme disent les
catholiques. Ils pensent en effet que l’hostie que le
prêtre distribue au moment de l’eucharistie n’est pas
symbolique, mais réellement le corps du Christ. Au
théâtre, il y a aussi cette présence réelle. Mais des
acteurs. Et dans un monde de plus en plus virtuel, où même
à notre amoureux nous parlons la plupart du temps
virtuellement – via le téléphone portable –, elle
acquiert une force qu’elle a perdu partout ailleurs. On
vient au théâtre pour confirmer que tout n’est pas
virtuel.
Vous
savez, je dois avouer que quatre ans d’études
théologiques m’ont mieux permis d’approcher le
théâtre que mes années de Conservatoire. Le mystère de
la Trinité, par exemple – ce Dieu unique en trois
personnes cosubstantielles, coéternelles, le Père, le Fils
et l’Esprit saint : eh bien ! il permet au chrétien,
contre toute raison, d’inscrire l’éternité dans l’instant.
Le chrétien est celui qui ne sépare pas le temps de l’éternité.
Comme le spectateur de théâtre.
Télérama : C’est dans ce souci mystique que, selon vous,
vos acteurs « incarnent » et non « interprètent » ?
Olivier
Py : L’interprétation renvoie à une idée bourgeoise de
l’humain, héritée de la télévision et du cinéma. Car
la télé et le cinéma, c’est pareil, aujourd’hui : ils
nous donnent à voir des êtres stéréotypés, nous
démontrent à longueur d’images que nous sommes
conditionnés politiquement, psychologiquement, socialement…
Mais l’homme est beaucoup plus grand que ce qu’on voit
à la télévision. Beaucoup plus fou que ce qu’on voit
dans le cinéma français ! Il faut donc essayer d’inventer
une autre manière de représenter l’humain. Quand les
masques tombent, quand l’homme dynamite sa petite
identité narcissique, communie avec l’humanité tout
entière. Au théâtre, certains acteurs – ce ne sont pas
les metteurs en scène, mais les acteurs qui font ça –
nous rappellent qu’avant d’être pédé, femme, noir,
pauvre ou riche nous sommes avant tout l’humanité.
Télérama : Le théâtre va-t-il devenir refuge ?
Olivier
Py : Il est trop minoritaire ! Même quand ses salles sont
pleines, il ne fait jamais huit millions de spectateurs
comme le journal télévisé. L’art n’est pas pour tous.
Seuls les bourgeois décrètent que l’art est pour tous,
parce qu’ils s’imaginent y avoir, eux, un accès
direct... Mais c’est faux. Observez des enfants qui
viennent pour la première fois au théâtre : il y en a
toujours un qui pleure d’émotion et un autre qui s’ennuie…
Télérama : Et celui qui pleure d’émotion n’est pas
forcément celui à qui des parents cultivés ont déjà
parlé de théâtre…
Olivier
Py : C’est vrai que le petit-bourgeois pourra s’ennuyer
et faire croire qu’il ne s’ennuie pas. Comme son papa et
sa maman. Mais pas le vrai gamin ému.
Télérama : Quel est son avenir, alors ?
Olivier
Py : La révolte contre le virtuel ! La révolte du désir.
Elle n’est pas écrite dans les sondages, les sociologues
ne pourront jamais la percevoir : c’est la joie d’être
là, en face de toi qui es là. C’est du théâtre. Et
cette chose-là va devenir plus nécessaire que n’importe
quel discours religieux et politique.
Télérama : Justement, le théâtre n’a-t-il pas renoncé
à se battre pour les affaires de la cité, à résister ?
Olivier
Py : Mais c’est le politique qui a renoncé au politique !
Il est mangé par le médiatique. Pour mieux passer à la
télévision, un politicien préférera toujours taire ses
idées dérangeantes. Comment s’étonner que la politique
française soit devenue ce mauvais vaudeville ? Les logiques
dominantes sont désormais économiques. Il n’y a pas si
longtemps, on accusait le politique de tous les maux, signe
qu’il avait encore le pouvoir. Aujourd’hui, c’est le
monde marchand qu’on accuse ; signe qu’il « est » le
pouvoir. En plus, je crains que la position de «
résistance » que vous évoquez ne soit nombriliste.
Résister, c’est bien, mais ne suffit-il pas d’être
là, à faire ce qu’on fait, pour cette minorité qui n’a
pas honte d’être petite ? Insistons. Insistons. C’est
suffisant. Ou alors il faudrait se croire encore capable d’agir
directement sur le politique. Et plus personne n’y croit.
Télérama : Même votre génération d’auteurs-metteurs
en scène, ces quadragénaires qui dirigent les centres
dramatiques nationaux ?
Olivier
Py : Surtout elle, qui a été si narcissique... Pour nous,
les subventions de l’Etat étaient du mécénat d’art :
elles devaient garantir une liberté esthétique totalement
dégagée des contraintes du monde marchand. Nous avons
voulu ignorer le rôle civique qu’elles nous imposaient
aussi.
Télérama : Pourquoi ?
Olivier
Py : Nous étions lessivés par la langue de bois des «
pères » – les Planchon et autres – sur le « théâtre
populaire » ! Le devoir civique devenu devoir artistique !
Nous nous rendions bien compte que ces prétendus discours
héroïques tournaient à vide, quand ils ne servaient pas
de prétexte ! Que le bon, le vrai théâtre ne s’adressait
jamais aux masses, mais aux individus. Même quand Brecht
prône un théâtre politique qui fasse réagir, qui «
divise », il suggère un théâtre qui permette à tout
individu de penser ses contradictions privées. Pas
collectives. Pour nous, il était donc clair que la
subvention était là pour faire de l’art et non se donner
une bonne conscience citoyenne. Du coup, nous refusions le
moindre rôle civique. Or, ça, je pense maintenant que c’est
un dangereux malentendu. Nous devons absolument refonder l’idée
de service public.
Télérama : Comment ?
Olivier
Py : En pariant sur l’excellence esthétique en même
temps que sur un lien fort avec le public. La quadrature du
cercle, en somme...
Télérama : Mais que peut être ce théâtre de service
public, que vous affirmez forcément minoritaire ?
Olivier
Py : Il suffit que cette minorité ne soit pas
catégorielle. Que des jeunes, des vieux, des pauvres, des
riches, des bourgeois et d’autres se retrouvent dans une
salle. C’est essentiel. Enfin, il y a « service public »
quand le théâtre sort du spectacle.
Télérama : C’est-à-dire ?
Olivier
Py : Théâtre et spectacle sont Abel et Caïn, c’est-à-dire
frères ennemis, indispensables l’un à l’autre.
Fondamentalement, le spectacle est ce qui est pulsionnel,
qui ne nous laisse pas cette liberté de nous diviser. Face
à un spectacle, nous sommes souvent tous conquis. Face à
du vrai théâtre, nous sommes au contraire divisés. Mais
grâce à lui, justement, nos contradictions enfin
deviennent supportables. Car le théâtre dénonce toujours
le théâtre, nous rappelle qu’il s’agit de peinture et
non de sang. Alors que le spectacle veut nous abuser. Le «
bon » théâtre cherchera même à nous persuader que la
peinture rouge est plus émouvante que le sang. Pourquoi ?
Parce que nous ne sommes pas que pulsions, mais faits de
mots, d’héritages, de paroles, de relations à l’autre,
de songes. On n’est pas qu’un intestin et un sexe. On
est aussi une bibliothèque.
Télérama : Etes-vous moderne, Olivier Py ?
Olivier
Py : Moderne au sens de la Renaissance, oui : je suis issu
de l’humanisme. Moderne au sens du XXe siècle, non. Parce
que cette modernité-là implique des ruptures, des
brisures, une cassure entre les mots et les choses. Elle est
faite de désespoir. Et sur ce désespoir-là, je ne peux
plus danser librement. C’est très difficile de faire du
théâtre moderne.
Télérama : Pourquoi ?
Olivier
Py : Mais parce qu’au théâtre on cherche sans arrêt à
retrouver un geste éphémère. Chez les Grecs, Shakespeare,
Racine... Et à travers ce geste même à ressusciter toute
l’histoire du théâtre. Comment alors se contenter d’une
avant-garde de forme ? D’autant que l’art, c’est
terminé. L’art, c’était la subversion ; aujourd’hui,
c’est un argument de marketing. Tout ce qui faisait la
subversion plastique il y a vingt ans se retrouve aujourd’hui
chez Benetton. La modernité est devenue l’alliée du
monde marchand.
Télérama : Pensez-vous, comme on l’a beaucoup dit depuis
le festival d’Avignon 2005, qu’il y ait une crise du
théâtre ?
Olivier
Py : Mais c’est le contraire d’une crise ! Et les
réactions des spectateurs et de la presse lors du dernier
festival d’Avignon sont le signe de la santé du
dialogue... On s’est enfin rendu compte qu’il y avait un
fossé entre le public et les « opérateurs culturels », c’est-à-dire,
pour faire court : vous, critique de théâtre, ou moi,
metteur en scène, patron et programmateur de centre
dramatique... A Avignon, le public possède encore cette
conscience du rôle civique du théâtre que nous avons
perdue ; il demande au théâtre de lui apprendre à vivre
avec dignité, même dans une absence de sens
généralisée. Il redoute que le festival devienne un objet
de mode. C’est sain.
Si
crise il y a, elle est plutôt du côté de la profession,
divisée, atomisée. Les intermittents ne cessent d’être
menacés par une société marchande qui se fiche d’eux.
Les collectivités locales, qui s’investissent de plus en
plus dans le culturel – et c’est bien ! –, réagissent
souvent en bastions de potentats locaux ; elles n’ont pas
compris que les esthétiques avaient explosé, qu’il
fallait accueillir la création européenne, que l’écriture
contemporaine était en plein essor : on monte bien moins de
classiques ! A part ça, nous avons des institutions
culturelles uniques au monde, qu’il faut se battre pour
préserver. La France a la plus belle surface culturelle du
monde, c’est le pays dans lequel il y a le plus d’émergence
artistique. Et ne me dites pas que je suis de droite : j’ai
voyagé. En Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Irlande,
en Russie, aux Etats-Unis... Ne demandons juste pas au
théâtre de faire pour le monde plus que du théâtre...
Télérama : C’est-à-dire ?
Olivier
Py : Le théâtre, c’est la quête de la joie. Mais
attention : joie ne signifie pas gaieté, bonheur. J’appelle
joie l’accession au sens. Au théâtre, le sens se donne,
non à travers une réplique, mais par le seul fait d’être
là.
Télérama : Comment faites-vous pour cultiver la joie dans
le monde d’aujourd’hui ?
Olivier
Py : Je pourrais répondre : grâce au théâtre, mais ça
serait une trop belle réponse. La vérité, c’est qu’il
y a le travail. Tant que j’ai du travail, il y a un nous,
« nous » travaillons. Je crois absolument à la force du
travail. Pour confirmer que ma liberté existe, que la
souffrance est un honneur, que j’y ai droit, mais que j’y
ai droit pour un temps assez court…
Télérama : La souffrance est un honneur ?
Olivier
Py : Oui, la souffrance est un honneur. Oui, ça fait mal d’être
en vie, mais quand même on nous a donné ce court
théâtre, ce bref théâtre, à vivre. Alors, faisons-le, c’est
ce que j’appelle le travail.
Télérama : Vous avez écrit une quinzaine de pièces, y
voyez-vous un thème commun ?
Olivier
Py : Mon théâtre célèbre, convie sur le même plateau
plusieurs théâtres : farce, satire politique, élégie,
tragédie, vaudeville, drame bourgeois... Depuis Claudel,
certes, l’idée n’est pas originale. D’autant qu’à
travers toutes ces formes, ces masques, il s’agit toujours
du journal d’une âme.
Télérama : La vôtre ?
Olivier
Py : Evidemment. Je me mets à écrire une pièce quand je
pense avoir vécu une expérience spirituelle. Quelquefois
elle passe par le Golgotha, quelquefois elle va retrouver
Dionysos. Rien n’est résolu chez moi, c’est pour cela
que je suis un homme de théâtre. Quand Claudel a résolu
ses contradictions majeures, il a arrêté d’écrire du
théâtre, il s’est consacré à l’exégèse... Tant qu’il
y a chez un homme des oppositions – le spirituel, le
sexuel, par exemple –, il reste dialectique, peut trouver
deux personnages qui sont évidemment des figures de
lui-même et… les faire dialoguer sur scène.
Télérama : En fait d’oppositions, vous vous dites
davantage « poète » que « dramaturge ». Qu’est-ce qu’un
poète ?
Olivier
Py : Un homme qui essaie de raccommoder l’unité perdue.
Qui voit chaque objet non pas indépendamment – comme une
marchandise –, mais comme appartenant à la totalité.
Quand on observe dans leur compotier deux petites pommes du
peintre-poète Chardin, ce ne sont en effet pas deux pommes
qu’on voit : mais toute une présence du monde...
Le
poète est celui pour qui être en vie est déjà une
réponse. Un émerveillement. Car pour lui la présence du
mal, du diable, n’enlève rien à la beauté du monde. Le
poète ne porte pas de jugement moral. La beauté lui
suffit. Et la pulsion de vie originelle. D’ailleurs, plus
on est dans l’obscurité, mieux on voit la lumière.

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