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Olivier Py

Né à Grasse le 24 juillet 1965

Metteur en scène et dramaturge français

Biographie

Après avoir fait hypokhâgne et khâgne au Lycée Fénelon, Olivier Py suit les cours de l'E.N.S.A.T.T à Paris, puis entre au Conservatoire national supérieur d'art dramatique de Paris. 

Il écrit ses premières pièces dont 'Les Vainqueurs', une épopée en trois opus, 'Le Vase de parfums' et 'Faust Nocturne'. 

Créateur acharné, il met en scène ses propres textes mais également 'Les Drôles' d'Elizabeth Mazev en 1993, 'Le soulier de satin' de Paul Claudel, créé à Orléans en 2003, et des opéras comme 'Les contes d'Hoffmann' de Jacques Offenbach. 

Au cinéma, il réalise le film 'Les yeux fermés', sorti en 2001. 

Acteur, il joue sur le grand écran dans 'La divine poursuite' de Michel Deville, au théâtre dans 'Ondine', mise en scène de François Rancillac et à la télévision dans 'Marche, crève ou rêve' de Jean Schmitt. 

En juillet 1998, Olivier Py prend la direction du Centre dramatique national d'Orléans.

Olivier Py est lauréat de la Fondation Beaumarchais et boursier du Centre National du Livre. Il obtient également le prix Nouveau Talent Théâtre/SACD et le prix Jeune Théâtre de l'Académie française.

(evene.fr)

Mises en scène : 

Illusions Comiques de Olivier Py - 2006
Les Vainqueurs - La Couronne d’olivier de Olivier Py - 2005
Les Vainqueurs de Olivier Py - 2004
Les Vainqueurs - Les Etoiles d’Arcadie de Olivier Py - 2004
Les Vainqueurs - La Méditerranée perdue de Olivier Py - 2004
Epître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à la parole de Olivier Py - 2000
L’apocalypse joyeuse de Olivier Py - 2000
Nous, les héros (version sans le père) de Jean-Luc Lagarce - 1997
Juste la fin du monde de Jean-Luc Lagarce - 1993
Le Cabaret de Miss Knife de Olivier Py
Les Contes d'Hoffmann de Jacques Offenbach au Grand Théâtre de Genève (2001)
Tristan et Isolde de Richard Wagner au Grand Théâtre de Genève (2005)

Acteur cinéma : 

THEATRE :

Nous les héros de Jean-Luc Lagarce
Les drôles mis en scène par Olivier Py
Le malade imaginaire mis en scène par Jean-Luc Lagarce
La nuit au cirque mis en scène par François Rancillac
Ondine mis en scène par François Rancillac
Richard II mis en scène par Eric Sadin
Polyeucte mis en scène par François Rancillac
Les Parisiens mis en scène par Pascal Rambert
Alice mis en scène par Nathalie Schmidt
Des oranges et des ongles mis en scène par Olivier Py
Le nouveau Menoza mis en scène par François Rancillac
L'Épître aux jeunes acteurs
L'Apocalypse joyeuse (reprise 2001)

CINEMA :

Nos vies heureuses de Jacques Maillot
Peut-être de Cédric Klapisch
La divine poursuite de Michel Deville
Chacun cherche son chat de Cédric Klapisch
Au petit Marguery de Laurent Bénégui
Funny bones de Peter Chelsom
Dis-moi oui, dis-moi non de Noémi Lvovsky
Les Yeux fermés

La prise de position d’Olivier Py sur le conflit des intermittents

Indignation et colère, c’est en tant que directeur d’un Centre Dramatique National que je me sens solidaire sans réserve des grèves et du mouvement qui défend le régime des intermittents.

En premier lieu doutons de la nécessité et de l’urgence d’une révision. Si elle a été souhaitée par les professionnels de la culture eux-mêmes, c’est pour différencier les secteurs qui bénéficient du régime et affirmer clairement que ces indemnités uniques dans leurs modes sont une aide indirecte à la vie culturelle. Il est donc indécent de voir des employeurs comme les sociétés de productions audiovisuelles arrondir leurs budgets et obliger leurs employés à une précarité qu’elles pourraient éviter. L’utilisation de cette indemnisation n’a tout de même pas le même sens quand elle agrandit les recettes d’un jeu télévisé et quand elle permet de faire jouer Molière.

Ce sont pourtant et principalement les hommes et femmes du spectacle et du cinéma qui sont taxés d’être des privilégiés et des profiteurs, et quelques fois par le milieu lui-même, (alors que la majorité d’entre eux vit plutôt mal que bien de ce régime). Quand on ne cherche pas à les culpabiliser avec la situation d’encore plus précaires, les saisonniers par exemple, mais pourquoi pas les " RMIstes " ? Les accuser de préférer toucher leurs indemnités plutôt que d’exercer leurs arts et métiers est tout aussi abject que d’accuser les familles pauvres de faire des enfants pour toucher les allocations. La bassesse de ces arguments ne mérite pas de réponses, elle vient souvent d’ailleurs des plus profiteurs, des plus solides, des tricheurs les plus organisés à savoir des employeurs eux-mêmes, privés et publics, qui jouent les pères la vertu. Mais parlons effectivement de ces grandes entreprises souvent ouvertement marchandes et sans aucun lien avec l’art et la culture (à moins que Disney soit la seule culture qu’on veuille nous laisser) qui proposent des contrats intermittents alors même que leurs budgets, quand ce n’est pas leurs subventions, leur permettraient d’assurer une permanence de l’emploi. La réforme telle qu’elle est souhaitée n’empêchera pas leur abus du système (les entreprises qui font passer leurs permanents pour des intermittents en ne les déclarant que sur des périodes tronquées et en laissant les Assedic compléter leurs revenus, n’ont avec cette " réforme " aucune nouvelle entrave. Il suffit d’adapter le mode de calcul. Quant aux intermittents qui travaillent beaucoup, ils n’auront qu’à fusionner leurs cachets pour obtenir plus de jours indemnisés à un meilleur taux. En somme les fraudeurs resteront fraudeurs), c’est le secteur du spectacle vivant et du cinéma, le plus probe et le plus fragile qui sera touché de plein fouet. Les télévisions n’auront qu ?à faire entrer dans leur production la nouvelle donne économique, et recalculer leur bénéfice en fonction des pertes, mais le théâtre, le cinéma, la musique et la danse perdront ce qui leur permettait de survivre, une main-d’oeuvre extrêmement compétente et mobile à la fois, nécessaire aux fluctuations d’activités très grandes de nos professions. Ce ne sont pas les institutions qui seront frontalement dégradées mais ce pourquoi elles sont ; l’art lui-même condamné à un amateurisme sans issue.

Encore une fois ne prenons pas comme un axiome que ce régime soit condamnable, il assure une mobilité qui est un exemple rare d’économie à géométrie variable, il met d’accord employeurs et employés, enfin il assume une aide indirecte que le Ministère de la Culture ne veut pas prendre en charge. N’oublions pas que la politique culturelle a fait le choix de l’intermittence, le choix de ne pas créer des maisons qui puissent mensualiser des permanents comme c’est le cas en Allemagne. La décentralisation et le théâtre public ont choisi cette précarité pour assurer un renouvellement artistique et une souplesse aux formes nouvelles. Voilà pourquoi nous ne pouvons pas admettre que le Ministère de la Culture se pose en témoin ou en arbitre d’une négociation où il est juge et partie, il doit, quelles que soient ses solidarités avec le gouvernement, refuser que l’exception culturelle soit rognée, veiller à la sanctuarisation de ses acquis, affirmer qu’il ne les confond en rien avec des privilèges, désigner les abus et dérives dans les rangs des employeurs (est-ce qu’il est si difficile que le Ministère assume d’être une véritable autorité de régulation) et le cas échéant remettre sa lettre de démission. Ne s’agit-il pas de sauver l’honneur de cinquante ans de politique culturelle ? Ou bien il lui faut accepter qu’il n’est qu’un jouet démagogique dans un système marchand qui a pris la place de la République.

La plus grande perversité du Ministère de la Culture est de prétendre défendre ce régime, mais le défendre contre qui sinon contre les diktats de Bercy ? Car n’en doutons pas, les économies ridicules de cette révision (sur les 24 millions d’emplois en France, moins de 90 000 personnes déséquilibreraient tout un régime ?) cachent une stratégie politique, une avancée symbolique pour abîmer la nécessité d’une politique culturelle. Oui, cette révision entre dans un plan de plus en plus affirmé d’abandonner le spectacle vivant et le cinéma d’auteur ou tout au moins de ne plus les protéger des enjeux mercantiles. Présenté comme un compromis bienveillant, comme une avancée nécessaire, masqué sous des complexités comptables, c’est en fait un premier grand coup peut-être irréparable, du cynisme dirigeant, contre la vie élémentaire de l’art et de la pensée.

(politis)

Interview sur Ecran Noir 

Sexualité, religion, chrétienté, amour, cinéma, siècles passés et même théâtre. L'interview survole les visions pas si mystiques du jeune prodige Olivier Py. Lors du dernier FCMM de Montréal, Ecran Noir a rencontré l'auteur, le metteur en scène chouchou d'Orléans à Avignon, l'acteur (chez Klapisch entre autres), l'activiste et désormais le réalisateur. A la suite de Planchon ou Chéreau, il est passé à la réalisation. Les yeux Fermés, tourné en numérique pour Arte et les salles de cinéma, aborde toutes ses obsessions. Py n'a pas finit de tourner en rond autour de ses questions, existentielles.

Ecran Noir : Vous êtes metteur en scène, acteur et réalisateur. Et puis auteur aussi...

Olivier Py : Surtout.

EN : C'est votre casquette préférée ?

OP : C'est surtout le métier de poète ... si c'est un métier.

EN : Qui dit poète, dit inspiration...

OP : La vie probablement.

EN : Vous avez écrit sur des thèmes très différents : la théologie, la sexualité...

OP : Je n'ai pas vraiment écrit "sur". Les thèmes, ou les mythes, que je choisis, c'est évidemment des médias, pour sûrement raconter toujours la même chose. Une passion pour la parole, notamment. Je crois que c'est fondamental dans tout ce que j'écris. L'apparition de l'épiphanie d'un sentiment surnaturel, qu'on appelle la joie, qui apparaît quelques fois dans des moments de détresse. C'est peut être le noyau du de mon inspiration. La vie même, en fait.

EN : Cette apparition, vous la qualifiez de divine, d'inexplicable... ?

OP : C'est divin, bien sûr. C'est l'accession au divin. Et sans idôle en soi. C'est sûrement le centre de ce que je raconte. Je raconte souvent des histoires, si ce n'est croyantes, au moins hautement spirituelles.

EN : On est dans une ville où il y a énormément de sectes. Où le catholicisme, trop oppressant, a été totalement remis en cause. Comme définiriez-vous la spiritualité aujourd'hui ?

OP : C'est un problème religieux, là, c'est autre chose. Je n'ai rien contre le religieux de toute façon.

EN : Les Hommes ont quand même besoin de croire en quelque chose...

OP : Tous les Hommes ont besoin de croire en quelque chose.

EN : Vous croyez ?

OP : Evidemment. Enfin non. Oui et non. On vit dans une société tout à fait désespérée. Dans un monde qui est le même un peu partout. Dans un monde de la consommation où des tas d'objets viennent prendre la place de la vie même.

EN : Et comment s'exprime votre détresse ?

OP : Je n'ai aucune détresse, moi. Au contraire, je crois que ce qui est marquant dans ma génération, c'est que je ne suis pas désespéré. Je suis un des rares créateurs non désespérés. C'est très rare, même en Europe.

EN : Pourtant vous avez fait une grève de la faim...

OP : Ca n'a rien à voir. Il n'y a rien de plus joyeux, de plus... qu'une grève de la faim. Bien sûr.

EN : Il n'y a aucune douleur ?

OP : Mais attendez : la joie c'est douloureux, la vie c'est douloureux. Un bébé qui arrive au monde, il souffre. Il faut un courage incroyable pour se jeter dans la vie. La vie c'est la douleur. Cette douleur est une joie. C'est tout ce que je dis, tout le temps. Qu'est-ce qui m'inspire, la vie même. On vit dans une culture de la mort, probablement... c'est assez juste cette formulation.

EN : Et pas dans une culture qui idéalise la jeunesse, le factice, l'impérialisme... ?

OP : Si. dans un monde infiniment médiocre. Je déteste absolument mon époque. Elle est ignoble, abjecte, imbécile, ... surtout imbécile. Au mieux, on pourrait en rire. C'est une époque odieuse.

EN : Pourquoi ?

OP : Parce qu'il n'y a rien; c'est un désert. Complet. Rempli de divertissements tous plus débiles les uns que les autres. C'est un monde où on s'ennuie terriblement, on s'ennuie affreusement. On est devenu dépendant de toutes sortes de divertissements qui n'ont aucun intérêt. Le sport...

EN : Le sport-spectacle, alors...

OP : Le spectacle, le sport...

EN : Où vous situez-vous ?

OP : Je crois que je m'inscris dans la lignée des poètes qui ont la détestation absolue de leur temps.

EN : Vraiment ? Vous auriez aimé vivre à quelle époque ?

OP : Je crois qu'à toutes les époques, les gens ont détesté leur temps. A quelle époque aurais-je aimé vivre? Entre 1800 et 1810...

EN : Napoléon ?

OP : Oui. Mais en Allemagne. L'époque romantique. Par exemple, ça devait être très amusant. Il devait se passer quelque chose. Les années 50 à Paris, il devait se passer quelque chose. Le XIIIème siècle. Ca m'aurait bien plu. Et les premiers siècles, ça devait être quelque chose! Cette énergie spirituelle, partout dans l'air. Non, les Hommes sont très miséreux...

EN : Ils aiment, ils pleurent, ils meurent... ce même besoin d'absolu...

OP : Oui, mais il leur manque de plus en plus la capacité de formuler leur condition et d'accéder à un sens. C'est un monde insensé. Ils ont perdu espoir d'accéder à un sens. C'est un monde inepte celui dans lequel nous sommes.

EN : Revenons à la création; qu'est-ce qui vous conduit par l'intermédiaire de différents médias à exprimer ce que vous avez en vous? Que ce soit le jeu, l'écriture, la mise en scène, et maintenant la réalisation de films... ?

OP : Oh, je m'ennuie facilement. Faire un spectacle par an, ce n'est pas suffisant pour remplir 12 mois de l'année.

EN : Il n'y a pas autre chose que le travail ?

OP : Ah bon, il y a quoi d'autre? Non, pour moi il n'y a pas grand chose d'autre. Le travail, si on peut parler de travail... Non, je ne vois pas bien ce que je pourrais faire d'autre. On appelle ça du travail, si on veut.

EN : Vous parliez d'un monde dénué de sens. Quel sens donnez-vous à tout ça ?

OP : La tentative de réunir quelques individus de bonne volonté pour essayer de formuler quelque chose. Je n'abandonnerai jamais le théâtre. Je reste un homme de théâtre, un poète des planches. Ensuite, si j'ai un peu de temps, l'été, ce sera bien de faire un film.

EN : Ca vous a plu de faire un film ?

OP : Oh, c'était très amusant à faire ! C'est très reposant aussi. C'est très facile à faire par rapport au théâtre. Techniquement, ça ne demande pas beaucoup d'énergie. Mais au théâtre on perd tous les jours ce qu'on a construit. C'est "Barrage contre le Pacifique", c'est effrayant. Tandis qu'au cinéma, il y a toujours la possibilité de rattraper ce qu'on a raté avec le montage : le tournage, le montage et encore le montage son... C'est très difficile de faire un grand film. Ca reste une sorte de grâce à laquelle je ne comprend pas grand chose d'ailleurs. Personne ne comprend rien, et heureusement. Mais c'est des vacances, comme quand je fais un opéra. C'est amusant...

EN : On justement cette impression pour des cinéastes comme Egoyan ou Kaige que l'Opéra est leur cour de récréation...

OP : Oui c'est une passion.

EN : Vous avez un chemin inverse à beaucoup de vos confrères cinéastes qui est de débuter avec le cinéma numérique.

OP : C'est une incidence, c'est pas vraiment pas un choix. J'avais des projets de 35 (mm, NDR) que j'ai ajourné pour faire ce film. Parce que la proposition d'Arte me semblait très excitante. Très libre. Moi j'avais l'idée de faire du cinéma avec en effet l'envie du cinéma. D'ailleurs, j'ai fais du cinéma, pas de la vidéo. Ca ne veut rien plus dire. Le télescopage est passionnant. Ca m'arrangeait, aussi, parce que je n'aime pas beaucoup le 35 couleur. J'aime pas ça, tel qu'il est depuis les années 70. Pour moi c'est la déchéance totale du cinéma, le 35 couleur. Alors que là j'avais l'impression de travailler beaucoup sur la pellicule, sur l'image. Ce qui, évidemment, m'intéresse, quand je fais du cinéma. C'est pas la direction d'acteur qui m'intéresse. C'est la caméra, c'est la technique. Parce que c'est pas très intéressant la direction d'acteur au cinéma comparée à celle au théâtre.

EN : Quel était votre désir pour passer à la réalisation ?

OP : Les films. J'aime le cinéma. J'ai toujours aimé ça. Je me destinais pas essentiellement à une carrière faite de théâtre.

EN : Vous avez déclaré que le numérique allait changer le cinéma...

OP : Bah, c'est la mort du cinéma. Ca va tenir le coup encore quelques moments, mais là, on a bien vu quelle forme avait la mort du cinéma. On en avait parlé à un niveau artistique. Maintenant on le voit bien, techniquement. Le cinéma va mourir. Ce sera un phénomène qui aura existé dans le XXème siècle, et un peu dans le début du XXIème. Mais il va mourir, en tant que tel. Il mourra pour renaître sous toutes formes différentes. Il va exploser. Le cinéma est mort de son obsession de reproduire la réalité. J'aimais le cinéma quand il était une sorte de poème du réel. Il nous donnait à voir le réel autrement. Le 35 couleur c'est l'illusion parfaite, et ça, ça m'exalte moins. Mais il n'y aura plus de raisons de tourner en pellicule dès qu'on aura les rétroprojecteurs parfaits.

EN : Quels films vous ont amenés au cinéma ?

OP : Beaucoup de choses. Déjà il faut dire que j'aime le cinéma en tant que tel. Il faut espérer, par contre, qu'on pourra projeter ses films, qu'il n'y aura pas que des versions en vidéo. Ca peut tenir le coup. Ce sera un divertissement extrêmement raffiné. Ce sera plus du tout un art de masse. Donc d'abord, j'aimais ce procédé là, de l'ombre chinoise. La projection, la réunion dans une salle obscure, tout cela procure encore du plaisir. Il y a une fascination d'enfant pour le cinéma, qui n'est pas différente quand on voit un Antonioni que lorsqu'on met des petits cartons dans une lanterne magique. Il y a d'abord cette fascination là pour le spectre. Spectral. Ensuite, il y a des cinéastes que j'ai aimé, tout particulièrement. La grande trilogie pour moi, c'est Bresson, Dreyer, Tarkosvky, les grands cinéastes de la foi... C'est eux qui m'ont le plus donné envie de faire ça.

EN : C'est un cinéma très épuré...

OP : Pas toujours.

EN : Il y a pourtant quelque chose de brut, d'esthétiquement brut...

OP : Il est parfois très complexe, c'est presque du cinéma baroque... et puis j'avais une fascination pour le cinéma en noir et blanc et le cinéma américain. En général.

EN : Et aujourd'hui, vous ne retrouvez pas ça ?

OP : Je n'aime pas beaucoup le cinéma en couleur. Il y a évidemment des films que j'aime, mais c'est assez rare. Lars Von Trier n'a jamais fait un film en 35 couleur. Il a fait des objets avec des traitements d'image. Toujours interrogé la pellicule même : c'est ce qui est intéressant. Les Bergman sont merveilleux; en couleur, il y en a quelques uns qui sont réussis, mais c'est très rare.

EN : Et La Liste de Schindler, film contemporain en noir et blanc traitant de la Shoah, un sujet que vous avez souvent effleuré ?

OP : C'est un grand poème, qui a pour toile de fond la Shoah, qui ne peut plus m'intéresser. Parce que c'est devenu le consensus religieux dominant. Donc, comme tel, ça ne m'intéresse pas.

EN : Et ce qui se passe aujourd'hui ?

OP : Ce qui se passe aujourd'hui m'intéresse toujours. C'est justement au nom de ce qui se passe aujourd'hui que le consensus religieux, la grande déploration, la passion hystérique pour la déploration de ce qui s'est passé pendant la seconde guerre mondiale ne m'intéresse pas.

EN : Vous n'aimez pas le consensus...

OP : Non je n'aime pas le consensus.

EN : Vous n'aimez pas les modèles dominants...

OP : Non, je crois à un Art qui divise. Je n'aime pas la subversion facile et je déteste la provocation. Le confort intellectuel, je n'aime pas ça. C'est pas amusant. On s'embête.

EN : Qu'est ce que le Numérique va faire émerger ?

OP : Par le numérique, il peut émerger des styles, des formes extrêmement différentes ... il y a évidemment des cinéastes très différents. Mais le 35 mm couleur fait, en Europe, avec les moyens que l'on a, des cinémas très semblables. Alors que le numérique, on va avoir des films très différents. Dans la collection pour laquelle j'ai travaillé, Petites Caméras, il y a eu 4-5 films qui n'ont rien à voir les uns avec les autres. Ca c'est plutôt joyeux. il y aura une liberté esthétique.

EN : Des cinéastes américains ont tourné pour le Net. Miller a participé à la collection Petites Caméras. Tous ceux qui ont touché au numérique parlent de cette liberté de réaliser. Et même une liberté de financement.

OP : Oui. Une liberté incroyable et pas du tout au même endroit.

EN : Vous l'avez ressenti ?

OP : J'ai trouvé ce tournage d'une joie, d'une effervescence que je n'avais jamais connues sur mes tournages.

EN : Ca tient à quoi ?

OP : A la liberté technique. Au peu de coût aussi. Par contre on perd quelque chose, on perd le sacral de la prise. Le clap a moins cette puissance de séparation du temps profane et du temps sacré, qui faisait qu'il était très émouvant. A partir de ce petit clap, on rentrait dans une forme d'oraison extrêmement étrange, dans l'immortalité. Peut être pas l'éternité, mais l'immortalité. Ca, c'est très troublant. Là on l'a moins. On sait qu'on peut faire plein de prises. Les acteurs sont beaucoup moins tendus.

EN : Comment vous est venue l'histoire ?

OP : J'ai rencontré un garçon il y a quelques années qui faisait ce métier d'écouter les boîtes noires et les crash d'avion. Je m'étais toujours dit que c'était un thème éminemment cinématographique pusiqu'il s'agit de machines. C'est déjà presque quelqu'un qui fait du cinéma, qui regarde, qui écoute du cinéma. La boîte noire, au départ, c'est une cellule photographique qui enregistrait les sons. C'est donc une histoire d'homme avec une machine. A mon avis, le cinéma ça doit raconter ça.

EN : Le mélange entre l'homme et la machine est un grand débat actuellement; et ça touche justement à la spiritualité.

OP : C'est très intéressant de voir comment les pratiques génocidaires, les considérations d' eugénisme se retrouvent; au bout de 50 ans, alors qu'on les déplore dans notre histoire, avec cette magnifique déploration sur les camps de concentration, on les accepte, on les admet à des tas d'endroits de la société et presque comme de l'avant garde. Je vois ça comme une horrible catastrophe.

EN : Qu'est ce qui vous effraie dans cet avenir ?

OP : Tout. La perte du libre arbitre, bien sûr. Et puis l'outillage incroyable : des corps avec des organes ultra-puissants. On a déjà des oreilles qui entendent très loin. Hypertrophie du corps humain, mais pour rien. Pour rien produire. On prendra de plus en plus de Viagra, mais on fera de moins en moins l'amour.

EN : Vous croyez ?

OP : Oui je crois qu'il y a une construction totalitaire. C'est une tragédie. On accèdera de moins en moins à la conscience du monde.

EN : Donc, pour vous, nous construisons un monde qui communique de plus en plus, mais pour rien.

OP : La communication est une chose qui s'invente quand la parole est morte. Les animaux communiquent très bien. Donc il y a une sorte de bestialité de la communication. On communique. On communique quoi? Est-ce qu'on sauve les Hommes en communiquant comme on peut sauver par une parole ou une parole d'amour? Non. Plus de communications ne feront pas plus de paroles d'amour. Même moins. Donc c'est une catastrophe. Ce qui, à mon avis, laissera dans un luxe suprême ceux qui auront encore l'accès au réel, ceux qui ne vivront pas entièrement virtualisés.

EN : Le réel c'est quoi ?

OP : Bah déjà tout ce qui n'aura pas forme de reproduction, c'est à dire le XXème siècle, qui est une histoire de reproduction. On reproduit, en série, les éléments du réel, dont le cinéma. Le XXIème siècle, on l'a vu, ce sera une aventure du virtuel. La reproduction en série d'un monde, c'est la reproduction d'objets de remplacement qui n'existent pas. On a encore accès à l'être par une photographie. il y aura sûrement des émergences de réunions bonnes entre les Hommes et d'accès au sens. Pourquoi pas?! Je crois en la providence. Et s'il le faut ils passeront par la catastrophe. Mais l'Homme qui pourra se promener sur la plage et avec sa propre main pourra ramasser un vrai galet poli par la mer, sera l'Homme le plus riche du XXIème siècle.

EN : Il y en a qui sauvent des galets de la Marée Noire...

OP : Comme quoi. Même si mon propos n'était pas écologiste...

EN : C'était une boutade.

OP : Nous prendrons conscience de la joie d'être en vie.

EN : Mais l'Homme aura toujours besoin de toucher, de parler...

OP : Vous êtes charmant, mais regardez, là, qu'est-ce que vous touchez, à part votre propre main, qui est réelle? Votre propre main est réelle. Le reste ? Le magnéto n'est pas réel, c'est un objet. La table est une reproduction. Désignez moi ici un objet réel.

EN : Que j'ai envie de toucher ? rien.

OP : Rien. Rien n'est humain. Tout le reste est faux. Tout le reste est reproduction. Mécanisé. Tout ce que vous touchez est de l'image. Vous ne touchez rien de réel.

EN : Comment ça se traduit pour vous au théâtre, ça ?

OP : Le théâtre c'est l'endroit où justement il y a une sorte de rééducation du geste. Le contact. On apprend à vivre. Le théâtre c'est le bois. Un objet en bois n'est pas un objet reproduit. Le théâtre c'est des planches. Je n'aime pas le théâtre technologique. J'en vois pas l'intérêt. Le théâtre c'est l'endroit où il y a une main et la parole.

EN : Pourquoi faire du cinéma, alors ?

OP : Parce que le cinéma a d'autres vertus. Il a la vertu d'être un art de masse. Quand mes spectacles réussissent je parle à 7000 personnes. Des fois j'arrive à 10 000. Avec un film comme ça, j'arriverais à 3 millions de spectateurs, avec tous les formats. Donc si il y a une parole, elle est vraiment entendue. Et puis, il y a un charme, une aura incroyable dans le cinéma même. Je ne suis pas passéiste. Je vis dans une maison du XVIIIème siècle...

EN : Ca vous change des Hôtels...

OP : Et dans les Hôtels. C'est l'Alpha et l'Oméga. Soit j'habite dans un monde de reproduction total, des hôtels les plus désincarnés possibles, et sinon dans des vieilles maisons. Il est clair que dans ces hôtels froids je suis dans le désert. Et j'aime le désert. Je ne suis pas quelqu'un qui vit mal dans son siècle. Je déteste mon siècle mais j'y vis très bien.

EN : Et cette traversée du désert nous concerne tous ?

OP : Elle est pour l'humanité, qui ne s'en rend pas compte.

Interview sur Télérama ... 

y compris sur le thème de l'homosexualité (avril 2006)

Cinq pièces, un tour de chant, un colloque : le printemps sera Py au théâtre du Rond-Point, à Paris. L’occasion de rencontrer un auteur-metteur en scène prolifique et provocant, homo mystique et catho poète, pour qui la scène est d’abord le lieu de la communion humaine.

Il ne redoute aucune outrance, affronte crânement ses désirs les plus extrêmes, s’affiche avec lyrisme catholique, homosexuel, poète. 

A 40 ans, Olivier Py, dramaturge-metteur en scène-acteur-chanteur-romancier-vidéaste (et patron du Centre dramatique national d’Orléans depuis 1998), est un de nos créateurs essentiels. Bien sûr, les très consensuels Molières ne célébreront pas, le 24 avril, cet insolent et mystique trublion aux allures d’adolescent diablotin. Les fringales d’absolu d’Olivier Py dérangent, déroutent. N’est-il pas capable d’écrire et d’orchestrer des spectacles de dix heures (La Servante, en 1995, Les Vainqueurs, en 2005), d’imaginer des scènes-fleuves, rutilantes d’amour et de plaisir, de souffrance et d’extase ? Py aime Claudel et Dionysos, vénère Christ et Orphée, sacralise la douleur et le verbe, chante l’archaïsme et le mystère. Il ose toutes les tentations, des pires aux saintes. Heureusement, le Théâtre du Rond-Point a décidé de rendre hommage plus d’un mois durant au lutin-démiurge. Avec sa métaphysique échevelée, ses phrases labyrinthes, sa flamboyance baroque, son goût de l’impur et du sacré mêlés et son humour potache, celui-là sait redonner la fièvre d’être au monde. Défier la tiédeur, enseigner l’intensité.

Télérama : Que cherchiez-vous au théâtre ?

Olivier Py : A 8 ans, je m’imaginais assez bien prêtre, prostitué, bandit de grand chemin, couturier... et pourquoi pas musicien, dessinateur, politique... Le danger des gens qui ont trop de destins, c’est qu’ils finissent en général par n’en avoir aucun. Moi, au moins, je savais qu’il y avait deux lieux où je pourrais vivre plus brillamment que n’importe où ailleurs : le théâtre et l’Eglise.

Télérama : Votre famille est chrétienne ?

Olivier Py : Mais on n’est pas conditionné par son anecdote ! Rien de ce qui me caractérise n’a d’origine. Tout m’est venu d’en haut. Ma vocation théâtrale, ma vocation religieuse. Mon homosexualité.

Télérama : A l’heure de la psychanalyse, une telle affirmation n’est-elle pas naïve ?

Olivier Py : Aucun médiateur – homme ou femme – ne m’a conduit, moi, vers le Christ ou le théâtre. J’étais le fils unique d’un dentiste ; ma mère avait une boutique de mode. Ils m’ont eu très jeunes. Ils venaient d’Algérie, s’étaient installés à Grasse – j’ai même longtemps cru que c’était une « grâce » d’être né là-bas. Pas de bibliothèque à la maison, pas de disques, pas de sorties culturelles. J’étais un adolescent d’une mélancolie profonde, mais qui la travestissait avec talent. Bizarrement, il y avait ce mot – « théâtre » – qui nourrissait obscurément mes espoirs. Je ne savais pas ce que c’était ; du jeu, simplement... Les enfants fondent toujours un espoir dans le jeu. Simplement, à l’adolescence, il y en a qui n’arrivent pas à abandonner cet espoir-là. Vague, confus. Aujourd’hui encore, ma vision du théâtre n’est absolument pas culturelle. M’intéresse le théâtre « en soi » : la révélation du fait théâtral dès qu’il apparaît. Et, pour moi, aller dans une école voir des enfants qui font du théâtre n’est pas si différent d’assister à une représentation à l’Odéon.

Télérama : C’est quoi, le « fait théâtral » ?

Olivier Py : La « présence réelle », comme disent les catholiques. Ils pensent en effet que l’hostie que le prêtre distribue au moment de l’eucharistie n’est pas symbolique, mais réellement le corps du Christ. Au théâtre, il y a aussi cette présence réelle. Mais des acteurs. Et dans un monde de plus en plus virtuel, où même à notre amoureux nous parlons la plupart du temps virtuellement – via le téléphone portable –, elle acquiert une force qu’elle a perdu partout ailleurs. On vient au théâtre pour confirmer que tout n’est pas virtuel.

Vous savez, je dois avouer que quatre ans d’études théologiques m’ont mieux permis d’approcher le théâtre que mes années de Conservatoire. Le mystère de la Trinité, par exemple – ce Dieu unique en trois personnes cosubstantielles, coéternelles, le Père, le Fils et l’Esprit saint : eh bien ! il permet au chrétien, contre toute raison, d’inscrire l’éternité dans l’instant. Le chrétien est celui qui ne sépare pas le temps de l’éternité. Comme le spectateur de théâtre.

Télérama : C’est dans ce souci mystique que, selon vous, vos acteurs « incarnent » et non « interprètent » ?

Olivier Py : L’interprétation renvoie à une idée bourgeoise de l’humain, héritée de la télévision et du cinéma. Car la télé et le cinéma, c’est pareil, aujourd’hui : ils nous donnent à voir des êtres stéréotypés, nous démontrent à longueur d’images que nous sommes conditionnés politiquement, psychologiquement, socialement… Mais l’homme est beaucoup plus grand que ce qu’on voit à la télévision. Beaucoup plus fou que ce qu’on voit dans le cinéma français ! Il faut donc essayer d’inventer une autre manière de représenter l’humain. Quand les masques tombent, quand l’homme dynamite sa petite identité narcissique, communie avec l’humanité tout entière. Au théâtre, certains acteurs – ce ne sont pas les metteurs en scène, mais les acteurs qui font ça – nous rappellent qu’avant d’être pédé, femme, noir, pauvre ou riche nous sommes avant tout l’humanité.

Télérama : Le théâtre va-t-il devenir refuge ?

Olivier Py : Il est trop minoritaire ! Même quand ses salles sont pleines, il ne fait jamais huit millions de spectateurs comme le journal télévisé. L’art n’est pas pour tous. Seuls les bourgeois décrètent que l’art est pour tous, parce qu’ils s’imaginent y avoir, eux, un accès direct... Mais c’est faux. Observez des enfants qui viennent pour la première fois au théâtre : il y en a toujours un qui pleure d’émotion et un autre qui s’ennuie…

Télérama : Et celui qui pleure d’émotion n’est pas forcément celui à qui des parents cultivés ont déjà parlé de théâtre…

Olivier Py : C’est vrai que le petit-bourgeois pourra s’ennuyer et faire croire qu’il ne s’ennuie pas. Comme son papa et sa maman. Mais pas le vrai gamin ému.

Télérama : Quel est son avenir, alors ?

Olivier Py : La révolte contre le virtuel ! La révolte du désir. Elle n’est pas écrite dans les sondages, les sociologues ne pourront jamais la percevoir : c’est la joie d’être là, en face de toi qui es là. C’est du théâtre. Et cette chose-là va devenir plus nécessaire que n’importe quel discours religieux et politique.

Télérama : Justement, le théâtre n’a-t-il pas renoncé à se battre pour les affaires de la cité, à résister ?

Olivier Py : Mais c’est le politique qui a renoncé au politique ! Il est mangé par le médiatique. Pour mieux passer à la télévision, un politicien préférera toujours taire ses idées dérangeantes. Comment s’étonner que la politique française soit devenue ce mauvais vaudeville ? Les logiques dominantes sont désormais économiques. Il n’y a pas si longtemps, on accusait le politique de tous les maux, signe qu’il avait encore le pouvoir. Aujourd’hui, c’est le monde marchand qu’on accuse ; signe qu’il « est » le pouvoir. En plus, je crains que la position de « résistance » que vous évoquez ne soit nombriliste. Résister, c’est bien, mais ne suffit-il pas d’être là, à faire ce qu’on fait, pour cette minorité qui n’a pas honte d’être petite ? Insistons. Insistons. C’est suffisant. Ou alors il faudrait se croire encore capable d’agir directement sur le politique. Et plus personne n’y croit.

Télérama : Même votre génération d’auteurs-metteurs en scène, ces quadragénaires qui dirigent les centres dramatiques nationaux ?

Olivier Py : Surtout elle, qui a été si narcissique... Pour nous, les subventions de l’Etat étaient du mécénat d’art : elles devaient garantir une liberté esthétique totalement dégagée des contraintes du monde marchand. Nous avons voulu ignorer le rôle civique qu’elles nous imposaient aussi.

Télérama : Pourquoi ?

Olivier Py : Nous étions lessivés par la langue de bois des « pères » – les Planchon et autres – sur le « théâtre populaire » ! Le devoir civique devenu devoir artistique ! Nous nous rendions bien compte que ces prétendus discours héroïques tournaient à vide, quand ils ne servaient pas de prétexte ! Que le bon, le vrai théâtre ne s’adressait jamais aux masses, mais aux individus. Même quand Brecht prône un théâtre politique qui fasse réagir, qui « divise », il suggère un théâtre qui permette à tout individu de penser ses contradictions privées. Pas collectives. Pour nous, il était donc clair que la subvention était là pour faire de l’art et non se donner une bonne conscience citoyenne. Du coup, nous refusions le moindre rôle civique. Or, ça, je pense maintenant que c’est un dangereux malentendu. Nous devons absolument refonder l’idée de service public.

Télérama : Comment ?

Olivier Py : En pariant sur l’excellence esthétique en même temps que sur un lien fort avec le public. La quadrature du cercle, en somme...

Télérama : Mais que peut être ce théâtre de service public, que vous affirmez forcément minoritaire ?

Olivier Py : Il suffit que cette minorité ne soit pas catégorielle. Que des jeunes, des vieux, des pauvres, des riches, des bourgeois et d’autres se retrouvent dans une salle. C’est essentiel. Enfin, il y a « service public » quand le théâtre sort du spectacle.

Télérama : C’est-à-dire ?

Olivier Py : Théâtre et spectacle sont Abel et Caïn, c’est-à-dire frères ennemis, indispensables l’un à l’autre. Fondamentalement, le spectacle est ce qui est pulsionnel, qui ne nous laisse pas cette liberté de nous diviser. Face à un spectacle, nous sommes souvent tous conquis. Face à du vrai théâtre, nous sommes au contraire divisés. Mais grâce à lui, justement, nos contradictions enfin deviennent supportables. Car le théâtre dénonce toujours le théâtre, nous rappelle qu’il s’agit de peinture et non de sang. Alors que le spectacle veut nous abuser. Le « bon » théâtre cherchera même à nous persuader que la peinture rouge est plus émouvante que le sang. Pourquoi ? Parce que nous ne sommes pas que pulsions, mais faits de mots, d’héritages, de paroles, de relations à l’autre, de songes. On n’est pas qu’un intestin et un sexe. On est aussi une bibliothèque.

Télérama : Etes-vous moderne, Olivier Py ?

Olivier Py : Moderne au sens de la Renaissance, oui : je suis issu de l’humanisme. Moderne au sens du XXe siècle, non. Parce que cette modernité-là implique des ruptures, des brisures, une cassure entre les mots et les choses. Elle est faite de désespoir. Et sur ce désespoir-là, je ne peux plus danser librement. C’est très difficile de faire du théâtre moderne.

Télérama : Pourquoi ?

Olivier Py : Mais parce qu’au théâtre on cherche sans arrêt à retrouver un geste éphémère. Chez les Grecs, Shakespeare, Racine... Et à travers ce geste même à ressusciter toute l’histoire du théâtre. Comment alors se contenter d’une avant-garde de forme ? D’autant que l’art, c’est terminé. L’art, c’était la subversion ; aujourd’hui, c’est un argument de marketing. Tout ce qui faisait la subversion plastique il y a vingt ans se retrouve aujourd’hui chez Benetton. La modernité est devenue l’alliée du monde marchand.

Télérama : Pensez-vous, comme on l’a beaucoup dit depuis le festival d’Avignon 2005, qu’il y ait une crise du théâtre ?

Olivier Py : Mais c’est le contraire d’une crise ! Et les réactions des spectateurs et de la presse lors du dernier festival d’Avignon sont le signe de la santé du dialogue... On s’est enfin rendu compte qu’il y avait un fossé entre le public et les « opérateurs culturels », c’est-à-dire, pour faire court : vous, critique de théâtre, ou moi, metteur en scène, patron et programmateur de centre dramatique... A Avignon, le public possède encore cette conscience du rôle civique du théâtre que nous avons perdue ; il demande au théâtre de lui apprendre à vivre avec dignité, même dans une absence de sens généralisée. Il redoute que le festival devienne un objet de mode. C’est sain.

Si crise il y a, elle est plutôt du côté de la profession, divisée, atomisée. Les intermittents ne cessent d’être menacés par une société marchande qui se fiche d’eux. Les collectivités locales, qui s’investissent de plus en plus dans le culturel – et c’est bien ! –, réagissent souvent en bastions de potentats locaux ; elles n’ont pas compris que les esthétiques avaient explosé, qu’il fallait accueillir la création européenne, que l’écriture contemporaine était en plein essor : on monte bien moins de classiques ! A part ça, nous avons des institutions culturelles uniques au monde, qu’il faut se battre pour préserver. La France a la plus belle surface culturelle du monde, c’est le pays dans lequel il y a le plus d’émergence artistique. Et ne me dites pas que je suis de droite : j’ai voyagé. En Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Irlande, en Russie, aux Etats-Unis... Ne demandons juste pas au théâtre de faire pour le monde plus que du théâtre...

Télérama : C’est-à-dire ?

Olivier Py : Le théâtre, c’est la quête de la joie. Mais attention : joie ne signifie pas gaieté, bonheur. J’appelle joie l’accession au sens. Au théâtre, le sens se donne, non à travers une réplique, mais par le seul fait d’être là.

Télérama : Comment faites-vous pour cultiver la joie dans le monde d’aujourd’hui ?

Olivier Py : Je pourrais répondre : grâce au théâtre, mais ça serait une trop belle réponse. La vérité, c’est qu’il y a le travail. Tant que j’ai du travail, il y a un nous, « nous » travaillons. Je crois absolument à la force du travail. Pour confirmer que ma liberté existe, que la souffrance est un honneur, que j’y ai droit, mais que j’y ai droit pour un temps assez court…

Télérama : La souffrance est un honneur ?

Olivier Py : Oui, la souffrance est un honneur. Oui, ça fait mal d’être en vie, mais quand même on nous a donné ce court théâtre, ce bref théâtre, à vivre. Alors, faisons-le, c’est ce que j’appelle le travail.

Télérama : Vous avez écrit une quinzaine de pièces, y voyez-vous un thème commun ?

Olivier Py : Mon théâtre célèbre, convie sur le même plateau plusieurs théâtres : farce, satire politique, élégie, tragédie, vaudeville, drame bourgeois... Depuis Claudel, certes, l’idée n’est pas originale. D’autant qu’à travers toutes ces formes, ces masques, il s’agit toujours du journal d’une âme.

Télérama : La vôtre ?

Olivier Py : Evidemment. Je me mets à écrire une pièce quand je pense avoir vécu une expérience spirituelle. Quelquefois elle passe par le Golgotha, quelquefois elle va retrouver Dionysos. Rien n’est résolu chez moi, c’est pour cela que je suis un homme de théâtre. Quand Claudel a résolu ses contradictions majeures, il a arrêté d’écrire du théâtre, il s’est consacré à l’exégèse... Tant qu’il y a chez un homme des oppositions – le spirituel, le sexuel, par exemple –, il reste dialectique, peut trouver deux personnages qui sont évidemment des figures de lui-même et… les faire dialoguer sur scène.

Télérama : En fait d’oppositions, vous vous dites davantage « poète » que « dramaturge ». Qu’est-ce qu’un poète ?

Olivier Py : Un homme qui essaie de raccommoder l’unité perdue. Qui voit chaque objet non pas indépendamment – comme une marchandise –, mais comme appartenant à la totalité. Quand on observe dans leur compotier deux petites pommes du peintre-poète Chardin, ce ne sont en effet pas deux pommes qu’on voit : mais toute une présence du monde...

Le poète est celui pour qui être en vie est déjà une réponse. Un émerveillement. Car pour lui la présence du mal, du diable, n’enlève rien à la beauté du monde. Le poète ne porte pas de jugement moral. La beauté lui suffit. Et la pulsion de vie originelle. D’ailleurs, plus on est dans l’obscurité, mieux on voit la lumière.

 

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