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Parcours
et Homosexualité
Voici
une biographie écrite par Jean-Philippe Renouard.
Je la trouve très bien écrite donc je vous
la présente en entier. Comme elle fait la part belle
à la vie sentimentale d'Alan Turing - vie privée
qui aura conditionné beaucoup de choses - j'ai rajouté
en italique quelques détails supplémentaires
sur sa vie professionnelle (issus de la bio de Jean-Yves
Casgha).
Alan
Mathison Turing naît le 23 juin 1912 à Londres.
Son père est collecteur d'impôts aux Indes,
sa mère restée en Angleterre, élève
ses quatre enfants. Le jeune garçon ne brille guère
par ses résultats scolaires : même s'il apprend
seul à lire en un mois grâce à La lecture
sans larmes, ce sont les chiffres qui le fascinent. La public
school qu'il fréquente à Sherborne est identique
à toutes les écoles anglaises : la discipline
y est stricte, les bizutages inévitables et les plus
petits au service de leurs aînés. Ses professeurs
reprochent à Alan ses cahiers couverts de ratures
et de tâches, son individualisme, son manque d'esprit
de corps. Plus d'une fois, il est surpris en cours d'instruction
religieuse à tenter de résoudre un problème
de maths.
C'est
à l'internat qu'il fait la connaissance de Christopher
Morton, un garçon de son âge, au physique frêle.
A quinze ans, ils partagent les mêmes passions : l'astronomie,
les mathématiques, la théorie quantique. Alan
est amoureux et c'est avec inquiétude qu' il voit
partir Chris pour de longues semaines d'absence avant de
revenir le teint encore plus pâle. La rencontre avec
Christopher provoque surtout chez le brouillon Alan le désir
de faire aussi bien que son ami plus rigoureux.
Christopher
Morton meurt à 19 ans. Alan, seul au King's College
de Cambridge, demande à Mrs Morton une photo de son
fils afin de se souvenir à jamais de l'excellence
de son ami. "Chère
madame Morcom, écrit-il à sa mère,
je veux vous dire combien je suis désolé pour
Chris. Les images les plus vives que je garde de lui sont
presque toutes faites des mots gentils qu'il lui arrivait
de me dire. Vous avez dû apprendre que je vénérais
jusqu'au sol qu'il foulait, chose que je n'ai jamais cherché
à cacher je dois l'avouer..."
Turing
va donc continuer à travailler et obtiendra une bourse
pour Cambridge qu'il intègre à 22 ans. Lieu
magique où l'on se passionne pour les mathématiques
et les sciences et où la tolérance pour l'homosexualité
fait partie de la culture de base : "chacun, dit-on là-bas,
doit être ce qu'il est"... De quoi épanouir
l'anticonformisme d'Alan dont le regard toujours neuf qu'il
porte sur les gens et sur les choses séduira les
étudiants du célèbre King's College.
Eté
1935. Dans un pré où il se repose, l'idée
vient à Turing d'une « machine universelle »,
sorte de cerveau électrique, opérationnelle
dans le cas de toute fonction mathématique calculable.
Difficile de résumer les principes de la machine
de Turing mais elle est sans conteste l'ancêtre de
tous les ordinateurs d'aujourd'hui, des plus simples aux
plus complexes, et
de l'intelligence artificielle.
A l'époque, son mérite d'Alan est d'autant
plus grand qu'Alan travaille seul, loin des grands centres
de recherche américains qui, une dizaine d'années
plus tard, mettront au point la toute première génération
d'ordinateurs.
Octobre
1938, Cambridge. Turing assiste à la projection de
Blanche Neige et les 7 nains. Alan retient surtout la scène
où la méchante sorcière trempe la pomme
dans le bouillon empoisonné. Il ne cessera plus de
fredonner la complainte :« Dip the apple in the brew/Let
the sleeping death seep through ».
Quand
la Seconde Guerre mondiale éclate, Turing est chargé
au sein du Bureau de décryptage britannique, installé
à Bletchley Park, de casser les codes utilisés
par la marine allemande. Après avoir tâtonné
un temps, il parvient à décrypter le code
Enigma utilisé par l'Amirauté du Reich pour
communiquer avec ses sous-marins sillonnant l'Atlantique.
Il est probable que sans cette découverte majeure,
l'Angleterre aurait fini par capituler étouffée
par le blocus allemand. Le génie de Turing est reconnu
par Churchill qui le charge de mettre au point le système
de communication ultra secret qui lui permettra de communiquer
avec le président Roosevelt. Pour l'occasion, Turing
séjourne aux Etats-Unis où il rencontre Claude
Shannon, fondateur de la théorie de l'information
et inventeur du fameux bit, alternance de 0-1 définissant
l'unité d'information de tous les ordinateurs.
C'est
aussi pendant la guerre qu'Alan formule son unique demande
en mariage : elle s'appelle Joan Clarke et lui apprend à
tricoter ; il lui offre Tess d'Uberville et lui avoue son
goût pour les garçons. Ils resteront amis.
Excentrique et rêveur, Turing inquiète son
voisinage quand il se promène à vélo
le visage protégé d'un masque à gaz
de l'armée. Nulle attaque aérienne en vue...
c'est le rhume des foins qui menace. Ou quand il refuse
de signer sa pièce d'identité parce que sur
le document est inscrit : « toute mention manuscrite
est interdite ».
«
Ce qui m'intéresse, écrit-il alors, n'est
pas de mettre au point un cerveau puissant, rien qu'un cerveau
médiocre, dans le genre de celui du président
de l'American Telephone and Telegraph Company. » Pierre
après pierre, ses recherches mathématiques
précisent le futur immédiat de l'ordinateur.
C'est
donc l'Institut de Physique de Grande-Bretagne, plus discret,
qui recrute Turing avec pour mission de mener à bien
le projet ACE, la première machine à calculer
universelle. Ce qu'il fait, sur le plan théorique,
en très peu de temps. Les choses se gâtent
lorsqu'il entreprend de construire lui-même la machine
: pour les fonctionnaires qui ont pris le pouvoir, ce n'est
pas son boulot. Il faut passer par la procédure des
appels d'offre et trouver des sous-traitants pour le fer
à souder...Ils mettront cinq ans à en venir
à bout, mais Turing, très fâché,
est depuis longtemps retourné à Cambridge.
Ce qu'il veut réaliser, lui, ce n'est pas ce qu'il
considère presqu'avec mépris et en tout cas
comme déjà complètement dépassé,
une simple calculette, mais une machine capable de simuler
les processus mentaux, bref un ordinateur.
D'autant
plus que dès 1948, à l'Université de
Manchester, il a fait fonctionner le premier calculateur
numérique qui tenait dans un bureau : dans la Grande-Bretagne
des années 50, avec l'ACE, pour savoir si 2 à
la puissance 127 moins 1 est un nombre 1er, il faut une
semaine de préparation, un hangar et 25 minutes de
calculs... Un être humain, lui, avec un stylo et du
papier, mettait six mois...
Bref,
à Cambridge, Alan Turing est heureux. On accepte
son homosexualité, on apprécie son humour,
on s'étonne de ses énormes doigts avec des
ongles tout zébrés et on adore son fourmillement
d'idées soutenu par un appétit de savoir prodigieux
: il lit indifféremment André Gide ou les
thèses mathématiques les plus ardues aussi
bien en anglais qu'en allemand ou en français...
Et
c'est là qu'il rédige un essai prophétique
qui paraît dès 1950, "Les machines peuvent-elles
penser?". Pour lui, ce que font les neurones dans notre
cerveau, des transistors peuvent aussi bien le faire dans
une machine. Idée que lui-même considère
comme dangereuse, d'une part parce qu'elle laisse entendre
que les humains ne sont que des machines un peu évoluées,
d'autre part que ce qu'un homme peut penser une machine
le pourra aussi... Autant dire que nous ne sommes pas grand
chose.
En
fait, pas vraiment. Pour Turing, une machine est et restera
bête. Ce qui fait la différence, la valeur
d'un être humain est ailleurs. Et la confusion vient
du fait que l'acte de calcul est indépendant de la
matière dont est fait celui qui calcule: peu importe
au fond que nous soyons constitués d'éléments
biologiques, ce que nous calculons est strictement la même
chose que ce que calcule une machine, ce qui n'en fait pas
un humain pour autant.
La
preuve? Le test que propose Turing : un expert posant des
questions à une machine pourra-t-il déterminer
si c'est la machine ou un être humain caché
à côté qui répond ? S'il ne peut
pas faire la différence, il faudra bien admettre
qu'une machine pense...Et il va même jusqu'à
annoncer que cela se produira d'ici l'an 2000.
En
attendant, et toujours pour aller plus loin, Turing décide
de s'intéresser à la Biologie : après
tout, c'est peut-être une caractéristique du
vivant qui marque la différence entre l'homme et
la machine, bien au-delà de ce que nous appelons
"la pensée". Et c'est peut-être dans cette
marque-là que se situe depuis sa mort l'esprit de
son premier amour, Christopher Morcom.
Absorbé
par ses recherches, Turing n'accorde guère de temps
à sa vie privée. A Cambridge, il connaît
bien quelques histoires avec des étudiants mais la
« vie conjugale » n'est pas son fort. Alors de
temps à autre, il se met en chasse, se rend sur Oxford
Street à Manchester où faisant mine de contempler
les vitrines, il scrute le reflet des garçons qui
passent. Est-il possible d'aborder celui-ci ? Acceptera-t-il
une invitation à dîner ? Dans l'Angleterre
des années 50, draguer dans la rue est loin d'être
évident. C'est pourtant ainsi qu'il fait la connaissance
d'Arnold Murray.
Alan
propose de l'argent, Arnold se défend d'être
vénal. Pourtant le lendemain, de l'argent manque
dans son portefeuille. Un jour,Turing découvre que
son appartement a été cambriolé. Rien
de bien important n'a disparu, le mathématicien se
rend cependant au commissariat et dépose plainte.
Autant dire se jette dans la gueule du loup...
Alan
apprend d'Arnold le nom du cambrioleur, renseigné
par lui. Pendant la nuit, il dissimule le verre dans lequel
a bu Arnold afin de comparer les empreintes avec celles
laissées par le prétendu voleur. Au commissariat,
il s'embrouille dans ses déclarations... trop tard,
les empreintes sur le verre sont bien identifiées
comme appartenant à un certain Harry, connu de la
police. Arrêté, le voleur dit avoir été
informé par Arnold qui «faisait des trucs chez
Alan ».
Quels
«trucs » demande la police à Alan Turing
qui sans honte reconnaît « une histoire avec
Arnold ». Quel genre d'histoire demande la police ?Attouchements,
masturbation, 69, répond Turing. Le savant rédige
lui-même le rapport de cinq pages dans lequel il raconte
sans le moindre remords sa relation homosexuelle. Et sûr
d'avoir fait ce qu'il convient de faire, il offre même
du vin aux policiers !
Le
« crime » tombe sous la loi. Qualification : «
Gross Indecency contrary to Section 11 of the Criminal Law
Amendment Act 1885 ». Il s'applique à n'importe
quel adulte mâle, quelque soit son âge, sa situation
sociale, que l'affaire se soit passée dans un lieu
public ou privé. La même loi condamnait Oscar
Wilde soixante ans plus tôt ! Turing a surtout le
tort de croire que l'homosexualité ne sera bientôt
plus considérée comme un délit et qu'en
conséquence, il n'encoure pas de peine.|
Quand
à la même époque, le rapport Kinsey,
vaste enquête sur la sexualité des Américains
(qui révèle notamment que l'homosexualité
concerne une partie non négligeable de la population),
parvient en Europe, les prudes Britanniques prennent ces
révélations comme une vulgaire extravagance
américaine. Par bien des aspects, Alan Turing est
un homosexuel typique de son temps. Kinsey l'a remarqué
: il y a d'énormes conflits chez les plus jeunes
à vivre leur homosexualité, mais l'affirmation
homosexuelle va croissante avec l'âge. Ce n'est qu'après
la trentaine que Turing sort du monde clos de King's College
pour draguer dans la rue.
The
case of Regina v. Turing and Murray est jugé le 31
mars 1952. Les deux accusés plaident coupables bien
que Turing ne s'estime « coupable de rien ». Le
verdict tombe et Turing doit choisir : pour éviter
la prison et poursuivre ses travaux, il doit se soumettre
à une période probatoire (un an) au cours
de laquelle il est tenu de suivre une organothérapie,
autrement dit une castration chimique. Un tel traitement
à base d'oestrogène est sensé réduire
sa libido et pourquoi pas réorienter sa sexualité
« dans le droit chemin ».
La
justice n'a pas jugé bon de proposer à Turing
une psychothérapie. C'est de lui-même qu'il
entame une psychanalyse auprès de Franz Greenbaum,
élève de Jung, juif allemand réfugié
en Angleterre en 1939. Pour ses dernières vacances,
Turing voyage à Corfou et en Scandinavie, toujours
à la recherche de rencontres masculines. En pleine
guerre froide, ses employeurs - probablement les services
secrets - voient d'un très mauvais oeil de tels séjours.
Au printemps 1954, dans une fête foraine, il consulte
une diseuse de bonne aventure, en ressort la mine défaite
pour se taire dans les semaines qui suivent. Le 7 juin 1954,
jour de la Pentecôte, il croque une pomme qu'il a
préalablement trempée dans une solution de
cyanure. Sa femme de ménage le découvre le
lendemain, allongé sur son lit, l'écume aux
lèvres. Retour de la complainte : « Dip the
apple in the brew/Let the sleeping death seep through ».
L'inscription
au casier judiciaire mêlait affaire de cambriolage
et sodomie. En pleine guerre froide, les services secrets
occidentaux savent comment les Soviétiques utilisent
l'homosexualité pour « approcher » certains
sujets. Turing devient un maillon faible aux yeux de ses
« employeurs ». Il ne s'en livre à personne,
mais « l'affaire Arnold » l'empêche probablement
de poursuivre ses recherches dans les meilleures conditions.
Des
années plus tard, les fondateurs (Steve Jobs, Ron
Wayne, Steve Wozniak) d'une petite société
promise à un grand avenir, baptise Apple le premier
ordinateur qu'ils fabriquent. Le logo, dessiné par
Rob Janoff, représente une petite pomme entamée.
Dans le milieu encore étroit de l'informatique naissante
des années 70, beaucoup y reconnaissent une référence
au destin tragique de Turing. Plus tard quand Apple connaîtra
le succès que l'on sait, la légende sera revue
: la pomme deviendra une sorte de private joke, anodine
référence aux années de galère
des fondateurs de la société.
Mais
cette petite pomme croquée, elle turlupine. A la
contempler, là sur chaque ordinateur. Ne faut-il
pas mieux y voir une histoire de méchante sorcière
et la vie d'un jeune homme qui invente l'ordinateur avant
de succomber aux préjugés de son temps. Un
temps pas si lointain...

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