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Angelo Rinaldi

Né le 17 juin 1940 à Bastia (Haute-Corse)

Ecrivain, membre de l'Académie Française

Parcours

Fils de Pierre-François Rinaldi et d'Antoinette Pietri, il a grandi en Corse avant de devenir journaliste. Il a travaillé à Nice-Matin et Paris-Jour comme reporter et chroniqueur judiciaire avant de s'imposer comme un écrivain et comme critique littéraire d'une plume souvent mordante.

Comme critique littéraire, il a travaillé successivement à L'Express, Le Point, Le Nouvel Observateur avant de devenir directeur littéraire du Figaro et responsable du Figaro littéraire jusqu'à sa retraite.

D'ascendance italienne, on peut trouver dans ses livres aussi bien une observation de la ville de Bastia et de la Corse.

Il a reçu le Prix Pierre de Monaco pour l'ensemble de son œuvre.

Il est élu en 2001 à l'Académie française au fauteuil 20, succédant à José Cabanis.

Bibliographie

La Loge du Gouverneur (roman - 1969)
La Maison des Atlantes (roman - 1971 - Prix Femina)
L'Éducation de l'oubli (1974 - Denoël)
Les Dames de France (1977 - Gallimard)
La Dernière Fête de l'Empire (roman - 1980 - Gallimard)
Les Jardins du Consulat (roman - 1985 - Gallimard)
Les Roses de Pline (1987 - Gallimard)
La Confession des collines (1990 - Gallimard)
Les jours ne s'en vont pas longtemps (1993 - Grasset)
Dernières nouvelles de la nuit (1997 - Grasset)
Service de presse (Chroniques - 1999 - Plon)
Tout ce que je sais de Marie (2000 - Gallimard)

Homosexualité : Où finira le fleuve ?

Rédigeant d'une même encre noire brillanteses critiques littéraires et ses romans (« La maison des Atlantes », prix Femina 1971), Angelo Rinaldi, avec une magnificence italienne, revisite son passé d'enfant corse, de journaliste et d'homosexuel.


Angelo Rinaldi avait déclaré, dans son discours de réception à l'Académie française, le jeudi 21 novembre 2002 : « Un roman n'est rien d'autre qu'une dépression nerveuse dominée par la syntaxe. » Il devait penser à Proust, le patron, qui s'était mis au lit tout habillé après la mort de sa mère. Flux et reflux des souvenirs, harassante cueillette dans les hauts fonds de la mémoire ; descente insondable, interminable, inachevable, vers l'enfance qui chatoie telle une clairière, promenade dans le corail des conversations d'amis disparus, des maisons vendues, des salons jetés dispersés dans des brocantes, des familles réduites à un caveau sur la colline. Sans oublier les hôtels de passe du baron de Charlus où ne survit qu'un concierge hors d'âge qui parle portugais...

Trois thèmes hantent le livre de Rinaldi : la Corse de sa jeunesse, lui, fils de paysans ; ensuite ses années d'apprentissage dans les journaux, notamment Nice-Matin (et ses bureaux oratoires où, désormais, on prie devant des écrans luminescents - désolé, plus de taches d'encre aux doigts) ; et enfin les maisons de rendez-vous pour hommes. Ici, à Londres, salle d'attente avec des odeurs de rose chimique. Mais, comme l'académicien est prosateur, il lui reste la syntaxe. Et quelle syntaxe ! Rinaldi a apporté à la critique littéraire plan-plan le ton de Saint-Simon pour nous entretenir des Verdurin et des Guermantes du milieu. Quant à ses romans - une petite douzaine comme des belons, depuis la très viscontienne « Loge du gouverneur » (1969), publiée par Nadeau, jusqu'à « La confession dans les collines », (1990), on voit l'Italie à travers, comme si c'était une vitre. Il y a du Lampedusa, du Salvatore Satta et du Pavese dans le palais rococo rinaldien.

La lanterne magique de la mémoire. « Où finira le fleuve » est un roman dépôt d'archives, une caisse d'épargne où l'on amasse les images et les scènes secrètes d'une vie qui s'incline comme la courbure de la terre. Le début est troublant. Souffles, bavardages, bruits de fond, politesses, gestes, paroles, sentiments, visages de hasard croisés dans la foule, moment assez charbonneux à Waterloo Station, sur le quai de l'Eurostar. Cela ressemble à un bain de vapeur aux thermes de Caracalla un jour de presse. Un jeune homme en manteau bleu, Peter, se rend en taxi dans une maison de rendez-vous. Il bavarde avec un Marocain sympa. Pareil à un client dans un salon de coiffure, Peter meuble son attente en se laissant entraîner par le fleuve du passé.

Etrange moment de chimie mentale. Peter se souvient d'un hebdo de l'avenue Carnot où il a longtemps livré, le soir, ses articles dessinés comme un herbier, articles, il faut dire, mêlés d'une admirable ciguë. Il y a toujours eu de la Brinvilliers dans ce jeune chroniqueur venu du maquis. Là, Rinaldi s'en donne à coeur joie : dans la lanterne magique de sa mémoire apparaît, selon un ordre hiérarchique strict, Sabatier, le patron de droit divin, au zézaiement inquiétant. Sabatier demande, comme souvent les rédacs chefs : « Etes-vous heureux dans votre nouveau service ? » Les débutants s'imaginent que c'est une question adressée à leur personne, alors que ce n'est que le cri du vitrier qui passe. Winter dirige la rubrique arts, « toujours en quête d'un auditoire dans les corridors ». Le Duigo aussi, provincial gouailleur, parle comme Carette dans « La règle du jeu ». Il y a aussi cet exquis journaliste qui ramasse les additions qui traînent sur les tables de restaurant pour gonfler ses notes de frais. Peter croise dans le couloir des voisines de bureau aux bras nus, un vieux « faitsdiversier » attaché à la bouteille de rouge qui tache et à la ponctuation Grand Siècle. Et cet anonyme qui vieillit derrière les dossiers rongés et tachés de la doc, dans sa soupente, rêvant encore au Front popu en corrigeant la copie aléatoire des jeunots. On s'amuse beaucoup dans les passages qui concernent la presse parisienne, époque Express. Mais les souvenirs de Nice-Matin sont troublants d'émotion tendre. Celui-là porte son métier comme une longue absence, comme une croisade et un sacerdoce. Prions pour lui. Sans oublier Madeleine, mais là, ne dévoilons pas le livre, qui est davantage tendresse que chagrin.

La moitié du roman est un fabuleux codicille à la « Monographie de la presse parisienne » d'Honoré de Balzac. Les vrais journalistes devraient revenir à cette source qui, pour une fois, n'est pas tenue secrète. Rinaldi nous fait cadeau d'un expresso serré, et du meilleur ! Je veux dire la vie dure, impatiente, sauvage, empoisonnée, sexuelle, souterraine, rapace des journalistes. Elle éclate en plein jour dans ce bouquin. Les dissonances crues et brutales, la vie ténébreuse et compliquée (comme celle d'un harem) des couloirs de journaux s'y découvrent comme les fresques de Pompéi : en plein soleil.

Ensuite, les scènes d'enfance en Corse. Elles brillent comme des tessons enchâssés dans la dure terre de Corse. Scènes d'enfance aussi entêtantes que de la bruyère posée sur un drap funèbre dans une maison de village. Rinaldi fait claquer le linge sale comme le linge propre. On étend tout aux fenêtres dans le clan Rinaldi. Une mère et une grand-mère rayonnent, remarquables. Il y a toujours de l'apparition et du miracle chez certains prosateurs venus de pays ultracatholiques. Dans certains coins de l'ouvrage, on croise les cabarets louches (sortis du film « Il bidone »). Un certain gris néoréaliste imprègne quelques chapitres. Délabrement de petit jour quand les échotiers et les traîne-patins des nuits d'insomnie finissent dans un rade au milieu des maçons qui partent au travail.

Rinaldi est notre Lampedusa. Avec ce livre, Angelo Rinaldi a publié son « Amarcord ». Somptueux et cinglant... Roman sarcophage. Bas-relief avec fissures. Les journalistes tournent aux pauvres gladiateurs. On sait que l'auteur, qui trôna sur un fauteuil de velours rouge très « vaticanesque », récemment, au Figaro, est désormais à flâner sur le trottoir en attente de mécène...

Ce qui frappe dans ce roman, c'est qu'il tremble des coups de pioche du fossoyeur : la Corse resplendit, mais à la manière d'une campagne morte, pourrissante, désolée, bête, gibier au soleil ; île stagnante dans une mémoire obsédante, lagune déserte, et la mer pas loin. Des voix d'outre-tombe chuchotent, étrangement maternelles. On achève le roman comme la visite d'un baptistère, trop tard, un soir, en Italie, quand le gardien - et sa veste graisseuse - s'impatiente. Cet effet funèbre est d'autant plus impressionnant que les personnages portent des bottines, des boutons de manchette, des gabardines, écoutent des carillons dans des magasins qui ressemblent à des merceries auvergnates. Même les hebdos modernes des Champs- Elysées, leurs coursives vibrantes de néon, deviennent des paquebots déserts où ne circulent que les fantômes des grands noms qui impressionnaient jadis le patron et le pigiste de base.

Et même la dame aux deux petits chiens de la place Saint-Sulpice est corrodée, ensablée, ébréchée, avalée par la poussière. Rinaldi est notre Lampedusa. Il ressemble au prince Salina qui voit venir les chemises rouges de Garibaldi dans les pentes sèches et odorantes de sa Sicile millénaire, le prince Salina, témoin souriant, désespéré, d'un monde qui disparaît. On se regarde dans cette prose comme dans un miroir. Le consentement aristocratique à la mort traverse le livre et le transfigure

« Où finira le fleuve », d'Angelo Rinaldi (Fayard, 400 p., 22 e).

(le point)

Portrait : Qui a (encore) peur d'Angelo Rinaldi? 

Longtemps, Angelo Rinaldi a fait trembler le petit monde de l'édition avec des articles au ton particulièrement acerbe. Critique littéraire à L'Express, directeur du Figaro littéraire, mais aussi romancier: comment cet homme discret a-t-il pu balayer d'un coup de plume les principaux écrivains du XXe siècle? Portrait.

La scène se passe en septembre 1996, chez Grasset. Jean-François Lyotard vient de publier ce qui sera son dernier livre, Signé Malraux, une enquête philosophique et littéraire sur l'auteur de La condition humaine. Un jeudi, jour de parution de L'Express, «tombe» le papier d'Angelo Rinaldi, qui a consacré sa chronique à l'ouvrage. Joëlle Faure, alors attachée de presse chez Grasset (elle dirige aujourd'hui le service de presse d'Albin Michel), craint le pire: «Eh bien pas du tout! L'article, très élogieux, tout en subtilité et sensibilité, était un vrai bonheur de critique littéraire.» Joëlle Faure sort de son bureau, la mine réjouie, quand survient un des collaborateurs de Grasset qui l'apostrophe: «Tu as vu L'Express? Rinaldi assassine Lyotard!» Ou quand une réputation écrase tout, même la vérité... Depuis trente ans qu'Angelo Rinaldi sévit (diront les uns) ou œuvre (diront les autres) comme chroniqueur littéraire, il passe pour le spécialiste indépassable de l'éreintement. Au point qu'on en oublie qu'il lui est parfois arrivé de dire du bien des livres.

Certes, il n'y a pas de fumée sans feu. Dès sa première chronique dans L'Express, datée du 9 février 1976, Rinaldi se paie Alain Robbe-Grillet, vache sacrée de feu le Nouveau Roman, qui publie Topologie d'une cité fantôme: «Une œuvrette où perd son souffle quelqu'un qui n'en a jamais eu beaucoup», écrit Rinaldi, qui prédit que bientôt la littérature de Robbe-Grillet passera «pour aussi datée qu'un éditorial de Michel Debré défendant l'Algérie française». Le ton est donné. Durant les vingt-deux années suivantes, jusqu'à son départ de L'Express en 1998, Rinaldi balaiera au lance-flammes à peu près tout ce que la littérature du XXe siècle compte de pointures et de célébrités: de Michel Tournier à Philip Roth, de Philippe Djian («le Henry Miller des salles de baby-foot») à Claude Simon, ou de Christine Angot («Bécassine sur le divan») à Michel Houellebecq, bien peu réchapperont du massacre. Avec, en prime, quelques acharnements réitérés: sur Aragon, par exemple, ou sur Marguerite Duras. «A l'âge où Colette se contentait de décrire des fleurs et de faire des confitures, Mme Duras continue de raconter des histoires d'amour», écrit-il en ouverture de sa chronique du 28 novembre 1986, «Marguerite éblouie en son miroir», consacrée aux Yeux bleus, cheveux noirs. «L'exercice de la méchanceté exalte le talent littéraire», rappelle Joëlle Faure. A cette jauge-là, Rinaldi, c'est sûr, a du style. L'intéressé, pourtant, commence par réfuter «l'accusation» d'éreintements: «Il m'est arrivé d'émettre quelques réserves sur tel ou tel auteur», dit-il, avec un sens certain de l'euphémisme. Comme on insiste, il finit par lâcher: «Le public aime le goût du sang.» Et chez Rinaldi, le sang coule à flots. «Ses chroniques étaient souvent ciselées comme un combat d'escrime, note Raphaël Sorin, éditeur chez Fayard et lui-même chroniqueur littéraire. Il portait l'estocade quand on s'y attendait le moins: il y avait du coup de Jarnac, et c'est ça qui faisait peur.» Là-dessus, Rinaldi, citant Stendhal, rappelle qu'il est originaire d'un pays, la Corse, «où la mort peut toujours venir derrière un mur de pierres sèches».

La Corse, donc. Angelo Rinaldi naît à Bastia, le 17 juin 1940. «D'une famille de paysans», dit-il, refusant de s'épancher sur le sujet. Les paysans sont plutôt rares en ville, mais tous ceux qui le connaissent (pour autant qu'on puisse connaître Angelo Rinaldi) sont convaincus qu'il est issu d'un milieu modeste. «Il a un œil très aigu pour repérer les gens pauvres, les déshérités, même ceux qui le cachent le mieux», souligne le romancier et critique littéraire Jacques-Pierre Amette, qui le fréquente depuis plus de trente ans. Son père, militant communiste, aurait été inquiété pendant la guerre. C'est ce père qui lui offre, peu avant de mourir, quand le petit Angelo a neuf ans, un dictionnaire: «Je l'ai lu comme un roman de cape et d'épée», raconte-t-il, lui qui garde un souvenir ébloui de son apprentissage de la lecture à l'école: «Quand j'ai découvert que "t-i", ça faisait "ti'', j'ai été comme électrisé.»

De son ascendance corse, il a gardé «le côté ombrageux, carré, à l'opposé de la versatilité parisienne», juge Jacques-Pierre Amette. Et aussi, parce qu'il est corse, «c'est un homme qui masque ses blessures», témoigne l'écrivain et ancien éditeur Gérard Guégan, qui l'a rencontré dans les années 1970 et avec qui il partageait, notamment, l'amour de la Série noire. De la Corse, en réalité, Rinaldi semble avoir surtout conservé des mauvais souvenirs. Il déteste Napoléon, qu'il compare à Hitler (Le Nouvel Observateur, 17 octobre 2002), méprise les «mafionalistes» et a dit de la langue corse «qu'elle ne servait qu'aux bergers, pour siffler leurs bêtes». «La découverte de son homosexualité a dû le déchirer. Là-bas, c'était le crime absolu, il ne pouvait pas en parler», explique Gérard Guégan.

Doit-on y voir l'origine de cette «profonde souffrance, très ancienne et très enfouie» que croit déceler chez lui Guégan, ajoutant que Rinaldi «a toujours détesté les publics des matchs de foot»? Il reste que Rinaldi n'a jamais été très à l'aise avec l'homosexualité. Insultant Genet, contre lequel il s'est acharné, n'hésitant pas à titrer «Notre Dame des Salauds» après la mort de l'écrivain. Décrivant Gide comme «affolé de garçons», et ne se privant jamais de ragoter sur les coucheries des uns ou des autres («Simone de Beauvoir a eu autant de passades avec des femmes que d'aventures avec des hommes», écrit-il le 9 mars 1990). Mais sur lui-même, il est toujours resté d'un silence assourdissant, même quand ses semblables tombaient par dizaines de milliers au champ de mort du sida. Et quand, par malheur, Jean-Paul Enthoven, dans Le Point du 19 août 2004, se demande, non sans humour, si «Rinaldi a jamais aimé un seul roman hétérosexuel et drôle», Rinaldi, se croyant «outé» (mais qui pouvait encore nourrir le moindre doute, alors que ses romans débordent de personnages homosexuels...?), réplique la semaine suivante dans Le Figaro (où il officie alors) avec une virulence disproportionnée, traitant Enthoven de manière à peine voilée de nazi et citant, pour conclure, un mot de Cocteau datant de l'Occupation: «La lettre anonyme est toujours signée.»

La Corse, en tout cas, Rinaldi la quitte très vite. Il monte à Paris, subit «des années de piontificat» en rêvant d'être journaliste. Une porte s'ouvre finalement à lui, mais c'est en province, à Nice. Va pour Nice-Matin, où de 1965 à 1969 il sera chroniqueur judiciaire. Entendez: les faits divers, du chien écrasé au crime crapuleux. Une bonne école? «Toutes les écoles sont bonnes, à condition d'en sortir», dit-il aujourd'hui, avant de pondérer: «Le journalisme de base a l'avantage de vous faire traverser tous les milieux. Si on est curieux, c'est une excellente initiation à la société.» Ses armes faites, il regagne la capitale, entre à Paris-Jour et y reste deux ans. Entre-temps, il est devenu romancier. «J'avais 26 ans et une idée de roman dans la tête. Je me suis lancé. J'ai glané sept refus. Et puis un jour m'est parvenue la lettre d'acceptation de Maurice Nadeau. J'en ai éprouvé un plaisir qui ne sera plus jamais égalé.» Avant Nadeau, le manuscrit de La loge du gouverneur a été dévoré par un lecteur de la maison, tout frais arrivé de Ouest-France, où il s'occupait lui aussi des chiens écrasés: Jacques-Pierre Amette. Leur relation date de cette époque, mais pas au point de «sympathiser»: «Le mot ne convient pas, Angelo garde toujours une distance.» Raphaël Sorin, qui fut l'un des rares éditeurs à déjeuner, de loin en loin, avec Rinaldi, confirme: «Trouver la bonne distance avec lui, c'est difficile.»

La loge du gouverneur paraît en 1969 et décroche le prix Fénéon. Deux ans plus tard, toujours chez Nadeau, Rinaldi publie La maison des Atlantes, couronnée par le Femina. Pour un début en littérature, c'est plutôt encourageant. Pas question, cependant, de renoncer au journalisme, qui le fait vivre. Après Paris-Jour, Rinaldi devient rewriter à Paris Match. C'est le hasard qui le fait entrer à L'Express, en 1972: «Je croise un jour Jean-Louis Ferrier, alors critique d'art à L'Express et éditeur chez Denoël, qui abritait les bureaux de Nadeau. Il m'explique qu'ils ont besoin d'un papier sur Moravia, mais que Dominique Fernandez est en vacances. Serais-je intéressé?» Il l'est. L'équipe dirigeante de L'Express (Françoise Giroud, Jean-François Revel...) «m'a tout de suite adopté». Il est embauché. Et début 1976 il décroche donc sa fameuse chronique: son pré carré, que désormais il défendra farouchement. Le voilà installé dans le paysage des lettres. Sa réputation commence.

En 1981, cependant, il quitte L'Express, au moment de la crise ouverte par le licenciement d'Olivier Todd et la démission de Jean-François Revel, pour rejoindre le quotidien Le Matin de Paris. Mais rentre quelques semaines plus tard au bercail, suite à des «divergences personnelles» avec les responsables culturels du Matin. En 1986, rebelote. La nouvelle reprise en main de L'Express par son propriétaire, le très à droite Jimmy Goldsmith, déclenche ses foudres. Jugeant que l'hebdomadaire, devenu «malsain», ne lui offre plus «une atmosphère propice à son métier de critique», il émigre au Point, où il retrouve Jean-François Revel. Il s'en explique le 5 septembre, dans un entretien à Libération. Il y compare le libéralisme musclé de Jimmy Goldsmith à celui «d'une bourgade de l'Oklahoma où c'est le mieux armé qui traverse la rue pour acheter son beurre». La découverte semble un peu tardive, puisque c'est déjà Jimmy Goldsmith (propriétaire du journal depuis 1977) qui avait viré Olivier Todd. Sans doute Rinaldi ne trouva-t-il au Point que de la margarine, à moins qu'il n'ait éprouvé quelques difficultés à mordre dans la tartine, déjà accaparée par un François Nourissier ou un Jean Dutourd. Toujours est-il que, deux mois plus tard, il réintègre de nouveau L'Express, avec beaucoup plus de discrétion que quand il en était parti.

Quand, en 1998, L'Express, revendu par Jimmy Goldsmith et tombé dans l'escarcelle de Messier, menace d'être bradé au Monde, avant d'être sauvé par Denis Jeambar et son équipe, Angelo Rinaldi fait jouer la clause de cession de titre pour quitter à nouveau le journal - mais cette fois, définitivement. «Pourquoi suis-je parti, je me le demande encore, confie-t-il aujourd'hui. Sans doute par lassitude. J'y étais resté plus de vingt-cinq ans, et ceux qui m'avaient entouré à mes débuts - Françoise Giroud, Jean-François Revel, Yann de l'Ecotais... - avaient disparu. Mais j'avais d'excellentes relations avec tout le monde, y compris Denis Jeambar. J'ai peut-être fait une erreur...» Peut-être bien, en effet. Depuis qu'il n'écrit plus dans L'Express, la carrière journalistique de Rinaldi a singulièrement pâli. Il trouve d'abord asile au Nouvel Observateur, où il hérite pareillement d'une chronique littéraire. En apparence, rien ne change. D'autant que Claude Perdriel, le propriétaire, et Jérôme Garcin, le directeur des pages culturelles, sont ravis de l'accueillir. Mais Rinaldi se fait moins mordant. Le 28 novembre 2001, invité au forum du site de l'hebdomadaire, Jérôme Garcin est interpellé par un lecteur internaute: «Je trouve qu'Angelo Rinaldi a perdu de son ton corrosif depuis qu'il est à L'Obs: consignes, lassitude, ou Académie française?» On sent Garcin embarrassé pour répondre, expliquant, sans convaincre, que «en entrant à L'Obs, fatigué de lire de mauvais livres, Rinaldi a choisi d'exprimer plutôt ses enthousiasmes».

Dix-huit mois plus tard, au printemps 2003, Rinaldi claque la porte de L'Obs. L'affaire? Une biographie de Françoise Giroud, par Christine Ockrent, qu'il a violemment descendue. La semaine suivante, Christine Ockrent lui rétorque, dans les colonnes du journal: «Longtemps, Angelo Rinaldi, la méchanceté qui établit votre réputation fut fondée par la lecture des livres. Cette fois, elle la précède, ou n'en tient aucun compte. Elle a étouffé votre talent.» Rinaldi s'étouffe tout court: «Cette biographie, publiée alors que le cadavre de Françoise Giroud n'avait pas encore refroidi, était scandaleuse. La réponse de la dame à mon article était encore plus scandaleuse. En la publiant, la direction de L'Obs m'a désavoué. Je n'avais plus qu'à partir.» La brouille est totale. Jérôme Garcin ne veut plus parler d'Angelo Rinaldi, qui ne veut plus parler de Jérôme Garcin. Cependant, dans Cavalier seul, le «journal équestre» publié par ce dernier (Gallimard, janvier 2006), on lit, pages 224 et 225, un long passage sur une selle offerte autrefois par un ami, devenue «gage de sa déloyauté, pièce de musée intime que je confie désormais à l'oubli»: «L'arçon matelassé et si joliment dessiné portait le poids d'une belle complicité littéraire, quinze ans de confidences, de combats en commun, d'enthousiasmes partagés, d'affinités électives et de voisinages fraternels dans les colonnes de quelques journaux. Et puis, sans prévenir, il a trahi ses idéaux et m'a tourné le dos. Il a abdiqué son esprit de résistance et préféré céder à ses ambitions. [...] Soudain, il voulait des titres ronflants, de la puissance et de la gloire. Il était resté jeune à un âge avancé, il est entré tête haute dans la vieillesse chamarrée.» Des experts du milieu parisien ont identifié la filière: la selle venait de chez Hermès, et l'acheteur n'était autre que Rinaldi, entré à l'automne 2002 en costume chamarré sous la Coupole.

A peine a-t-il quitté Le Nouvel Observateur que Rinaldi est nommé, en juillet 2003, directeur du Figaro littéraire, en remplacement de Jean-Marie Rouart. Il est «contraint à la démission» à l'automne 2005. «C'était la première fois que je dirigeais une équipe, mais je l'ai fait avec un énorme plaisir, ne prenant qu'une semaine de vacances en vingt-neuf mois», se souvient-il, ajoutant: «Mais c'était excitant de réussir à regonfler ce pneu un peu à plat» (c'est gentil pour Rouart...). La cause du divorce? Rinaldi, qui a eu 65 ans en juin 2005, devrait partir à la retraite. Lui souhaite rester encore au moins un an: «Un journal, c'est une équipe. De même qu'une ampoule n'éclaire pas toute la vitrine, un bon papier ne suffit pas à rendre un journal attractif. Il me fallait plus de temps pour achever de mettre sur pied l'équipe dont je rêvais.» Mais son initiative saugrenue (soufflée, dit-on, par Serge Dassault, le propriétaire du journal) de confier, en octobre 2005, à Hervé Gaymard (ancien ministre de l'Economie congédié pour cause d'appartement hollywoodien aux frais du contribuable) une... chronique littéraire, sans même songer à en prévenir Nicolas Beytout, le directeur de la rédaction, précipite la rupture.

Depuis, Angelo Rinaldi a trouvé refuge à Marianne, où on ne lit plus guère ses articles. Son dernier coup d'éclat, il l'aura donné au Figaro, quand, le 18 août dernier, prétextant avoir trouvé par hasard un exemplaire «tombé du camion» du dernier roman de Houellebecq (encore sous embargo), il est le premier à rendre compte de La possibilité d'une île. Pour l'éreinter, évidemment. Mais à force, qui trop éreinte mal embrasse. «Soyons francs», dit Josyane Savigneau, du Monde des livres: «Pendant des années, nous nous sommes tous précipités sur la chronique de Rinaldi, pour nous demander: "L'a-t-il bien descendu? ", mais quand Plon, en 1999, a publié un recueil de ses chroniques de L'Express, j'ai eu un sentiment de malaise. On ne peut pas avoir été un bon critique littéraire si l'on n'a pas défendu un certain nombre d'écrivains. Or, lui n'a eu de cesse d'en enfoncer le plus possible. Dire des livres de Philip Roth que c'est du bavardage ou traiter Aragon de clown dépasse la mesure. Maintenant que son talent de pamphlétaire s'essouffle, sa prose apparaît dans toute sa nudité de baratin inspiré.» Le fidèle Revel, qui avait préfacé ledit recueil (titré joliment Service de presse), ne dit pas autre chose (sans s'en rendre compte) quand il écrit: «On pourrait dévorer son livre sans jamais avoir lu aucun des livres dont il parle, sans avoir jamais lu aucun livre.» A compulser le corpus rinaldien, on s'aperçoit qu'il donne rarement l'envie de découvrir un auteur, un ouvrage, ce qui est pourtant le premier devoir du critique (même si c'est pour en dire du mal).

«Mes victimes sont florissantes», rétorque Rinaldi. C'est vrai qu'en ne s'attaquant qu'aux têtes de gondole, «à tous les écrivains qui ont eu plus de succès que lui», assurent les mauvaises langues, il n'a jeté personne dans la misère. Mais qu'un Jack-Alain Léger se livre, dans son dernier roman (Hé bien! la guerre, chez Denoël), au jeu de l'arroseur arrosé, décrivant un critique littéraire, l'Angèle, «qui pendant près de trente ans aura fait régner la terreur dans les lettres, qui se sera fait un nom en pissant du bas de son mètre cinquante, talonnettes comprises, sur à peu près tous les géants du siècle, ce nain pommadé et cravaté court, ce nabot qui a craché sur la tombe de Jean Genet...» (etc.: ça dure deux pages), Rinaldi, fou de rage, attaque en justice pour injures et diffamation.

Ce qu'on se demande, c'est comment un «nabot en talonnettes», même corse, a pu faire régner la terreur pendant aussi longtemps. Rinaldi possédait-il un réseau? Même pas. Sa force, il la tirait de sa solitude. Et de son intransigeance (du moins, dans sa longue période Express). Interrogez les attachées de presse parisiennes: bien rares sont celles qui peuvent se targuer d'avoir déjeuné avec lui. «Je n'ai jamais souscrit au cérémonial parisien de l'assiette», dit l'intéressé. «La critique littéraire parisienne a toujours été plus ou moins un terrain de "négociations'', la plupart des critiques étant eux-mêmes écrivains, explique Jacques-Pierre Amette. Angelo n'est jamais rentré dans ces jeux-là. Pas plus qu'il n'a jamais cédé aux tentations de la facilité commerciale dans laquelle de plus en plus de monde - éditeurs, patrons de journaux... - essaie de nous faire rentrer. A mes yeux, c'est le Grand Résistant.» «Il ne faisait intervenir que ses goûts, travaillant en son âme et conscience», confirme Raphaël Sorin, qui l'a côtoyé à L'Express.

Pas de réseau, donc. Mais des relations, quand même. Et des amis bien placés. Qui lui vaudront d'être élu à l'Académie dans un fauteuil (le vingtième, en l'occurrence). «Ce qui est ridicule, à l'Académie, ce n'est pas de se présenter, mais d'être battu», dit-il. Rinaldi avait donc pris ses précautions: «J'avais cru comprendre qu'Hélène Carrère d'Encausse me voyait d'un bon œil.» Et le fidèle Revel, qui l'avait précédé sous la Coupole, lui dicta sa lettre de candidature. L'Académie n'a pas accueilli un ingrat: Rinaldi est fidèle aux séances. «A tant faire que jouer le jeu, jouons-le à fond, dit-il. Et puis, c'est un endroit délicieux. Avec des gens de bonne compagnie.» «C'est important pour lui, parce que c'est une occasion de voir du monde, c'est quelqu'un d'extraordinairement seul, refermé dans son isolement», juge Raphaël Sorin. Son appartement, dans le Marais, aux murs jaunis par la fumée des Craven A, respire en effet la tristesse et la solitude. Peu de livres, finalement. Mais deux chats, Tancrède et Chandler. Hector Bianciotti, autre écrivain-académicien, habite l'étage du dessous. Les deux hommes, tout le monde le savait, étaient en couple, mais Rinaldi n'en a jamais soufflé mot à quiconque: «Il ne s'exprime pas sur sa vie privée, raconte Jacques-Pierre Amette. Il m'a beaucoup plus parlé de ses chats que d'Hector.» Si on lui demande s'il a connu le grand amour, Rinaldi hésite, puis lâche: «J'ai aimé une fois très fort. Nous pouvons tous répondre la même chose, j'imagine. Sans forcément que la réciproque fût vraie, ou que l'objet de l'amour l'ait su.» On n'en apprendra pas plus, mais tout est dit. Il y a définitivement de l'homme blessé chez le Rinaldi qui dit avoir été marqué, très jeune, par une phrase de Sartre («L'homme est ce qu'il fait de ce qu'on a fait de lui»), mais aussi du battant, le Rinaldi ceinture noire de judo. «Les arts martiaux ont contribué à nous rapprocher, raconte Gérard Guégan, adepte du karaté. L'art martial nous oblige à nous confronter à notre propre angoisse. Rinaldi avait très bien compris que le véritable adversaire, ce n'est jamais l'autre, c'est soi.»

Mais sa plus grande blessure, c'est sans doute l'écriture. «Je suis un journaliste qui écrit des livres, Angelo est un écrivain forcé d'écrire des articles», résume Jacques-Pierre Amette. C'est là que le bât blesse. Rinaldi, avec ses romans, n'a jamais trouvé ni le public, ni la vraie reconnaissance qu'il espérait. «Le roman, c'est une dépression nerveuse dominée par la syntaxe», dira-t-il dans son discours de réception sous la Coupole, le 21 novembre 2002, répétant une formule qu'il avait déjà testée dans sa chronique de L'Express du 12 janvier 1990 («Qu'est-ce qu'un roman, sinon du chagrin développé par la grammaire?»). Mais le mariage de la dépression, aussi sombre soit-elle, et de la syntaxe, aussi polie soit-elle, ne suffit pas à faire un bon roman. L'erreur de Rinaldi est sans doute de s'être rêvé en nouveau Proust, sans en avoir l'épaisseur. «Quand je veux lire du Proust, je ne lis pas Angelo Rinaldi, je lis Proust», avait lancé Philippe Djian (c'était en 1983). Jean-Edern Hallier s'était montré plus féroce, rebaptisant Rinaldi «Tom Proust». Son dernier roman, Où finira le fleuve (Fayard), renouvelle, à l'excès, ce «dédale de subordonnées» qu'évoquait déjà dans Le Monde Josyane Savigneau à propos d'un précédent ouvrage. «Sa prose, à l'Angèle, persifle Jack-Alain Léger, c'est une écriture ligneuse, fibreuse, qui, si vous lisez à voix haute, vous laisse des filandres entre les dents comme après avoir mâchouillé de la bavette. Voilà, c'est de la bavette mâchouillée, la prose de l'Angèle! C'est du léché, du chichiteux, du faux chic.»

Où finira le fleuve a pourtant suscité des papiers élogieux, pour ne pas dire dithyrambiques, ici ou là: une page dans Paris Match, par exemple. Ou deux pages dans Le Point, avec ce verdict définitif: «Rinaldi, c'est notre Lampedusa.» La preuve que Rinaldi compte toujours de solides alliés dans la place. «De moins en moins», toutefois, relève un observateur qui a soigneusement pointé les articles sur l'ouvrage. Le roi serait-il nu et vieillissant? «Oui, continue notre observateur. Les derniers à défendre les livres de Rinaldi sont ces spécialistes de la critique littéraire qui ne ratent jamais l'ouvrage d'un académicien, parce qu'ils rêvent d'un fauteuil pour eux-mêmes.»

Rinaldi, lui-même, est-il dupe de sa plume? A la question de savoir ce que la postérité retiendra de lui, il répond, élégant: «J'ai un faible pour Les jardins du consulat. Parce que ce livre est né du suicide d'une amie, à qui je l'ai dédié, et qui était une femme extraordinaire. Chaque fois qu'un lecteur trouvera ce bouquin, il sera bien obligé de prononcer son nom et de s'interroger sur elle.» Comme quoi les talonnettes n'empêchent pas une certaine classe.

(lire)

nterview (y compris homosexualité)

Toujours brillant et acerbe, il n'hésite pas à porter les jugements les plus cuisants. Mais Angelo Rinaldi, le plus redouté de nos critiques littéraires, est aussi - surtout? - un romancier. Pierre Boncenne est allé rencontrer ce lecteur impitoyable et cet écrivain d'une rare sensibilité.

Angelo Rinaldi: cette signature aux consonances méditerranéennes, figurant dans presque chaque numéro de L' Express, est peut-être la plus prestigieuse de la critique littéraire aujourd'hui. Et sans aucun doute la plus redoutée. Comme de bien entendu, Angelo Rinaldi feint de l'ignorer, refusant avec une pointe d'insolence étonnée les habits d'exécuteur que certains voudraient lui voir endosser. N'empêche qu'elles se comptent déjà par dizaines ses victimes - terme qu'il récuserait à coup sûr - dont il a, tel le boa constrictor dans les redoutables anneaux de sa phrase ou tel un autre serpent - au choix - par de cinglantes formules vénéneuses, jugé les ouvrages prétentieux, ridicules, insipides, nuls. Là aussi il protesterait: ne se contente-t-il pas souvent d'écrire ce qui se répète ici et là? Le mieux encore était d'aller lui demander de " s'expliquer " sur son métier, ses critères d'appréciation et sa réputation, d'essayer de comprendre quelle idée, exigeante, il se fait de la littérature.

Pourquoi maintenant? Parce que, après La loge du gouverneur (Denoël), La maison des Atlantes (Folio, prix Fémina 1972), L'éducation de l'oubli (Folio) et Les Dames de France (Gallimard), Angelo Rinaldi va publier dans quelques jours La dernière fête de l'Empire (Gallimard). Et que ce cinquième roman, dans la lignée des précédents par son thème, un narrateur plongeant dans les replis de sa mémoire, son décor, une île ressemblant à la Corse, et surtout sa langue, avec son tempo si particulier, étirant ses longues cadences au creux desquelles viennent se lover des notations d'une rare finesse, montre encore une fois quel écrivain d'une douloureuse sensibilité il est.

Longtemps après avoir refermé La dernière fête de l'Empire, elle vous taraude, l'image de ce petit bistrot tenu des années durant par la mère du narrateur et dont, après avoir décroché la vieille horloge, on fête la fermeture définitive. Tout un univers de petites gens et de notables replets, de passions inavouables et de tractations secrètes, toutes sortes de regards et de conversations qui, avec la disparition de " L'Empire ", poste d'observation privilégié d'une société, vont se perdre dans l'oubli et que le narrateur, renouant avec le fil de son adolescence, tente une dernière fois de fixer. " Un jour, par hasard, dit-il à la dernière ligne du livre, nous nous rappelons tant de visages, tant de choses, mais il n'y a plus personne pour se souvenir de nous et nous sommes encore vivants. " Façon nostalgique pour Angelo Rinaldi de marquer qu'il n'est vivant que par l'écriture, que par la littérature: celle qu'il a choisi de lire et celle qu'il compose dans l'inquiétude et une attention extrême.

Pierre Boncenne. En tant que critique littéraire, quelle place accordez-vous à l'entretien ou à l'interview?
Angelo Rinaldi. Une place importante. Je suis un amateur de journaux intimes et les romans que j'écris sont à la première personne: j'aime beaucoup le ton de la confession. Je lis donc beaucoup d'interviews. C'est dans les moments d'abandon, dans les creux de la conversation que l'on a quelquefois l'intuition de saisir les gens, mieux que dans l'apprêté de l'écriture. Le côté voyeur qui est en nous se satisfait - d'une façon un peu basse - avec l'interview. Il me semble toutefois que pour répondre librement à l'interview, il faudrait être octogénaire. On ne doit la vérité qu'aux morts et, à quatre-vingts ans, on a l'avantage d'avoir enterré presque tout le monde. A ce moment-là seulement, on peut parler.

P.B. Comment êtes-vous devenu critique littéraire?
A.R. On me l'a demandé après que j'eus déjà publié deux romans. J'ai toujours été journaliste, depuis l'âge de vingt ans. Au début, j'ai fait illusion dans tous les domaines imaginables, du commissariat à la chronique judiciaire. J'ai commencé à Nice par un compte rendu de carnaval, ce qui était, somme toute, l'annonce d'une certaine curiosité ou d'une certaine philosophie.

P.B. Vous étiez alors journaliste à...
A.R. Je ne voudrais pas citer ce journal. Je noterai seulement que j'ai fait à peu près tout ce que l'on peut faire sans plaisir excessif dans le journalisme: faits divers, informations générales, secrétariat de rédaction, etc. La critique littéraire à L'Express n'est venue qu'après parce que, je vous le répète, on me l'a demandé.

P.B. Né à Bastia en 1940, vous êtes d'origine italo-grecque.
A.R. Tous les Corses sont d'origine mêlée. Mais je crois que les origines ne comptent pas pour un écrivain: sa seule patrie c'est la langue. Je suis un écrivain d'expression française.

P.B. Tous les narrateurs de vos romans...
AR....baignent dans une Méditerranée qui n'est jamais nommée.

P.B. Soit. Est-ce que l'on peut ajouter aussi, ces renseignements étant inscrits sur la quatrième page de couverture de La maison des Atlantes, que vous êtes fils d'un militant communiste mort des suites de la déportation?
A.R. L'héroïsme n'étant pas héréditaire, je n'aime pas parler de ma famille. Mais, si vous voulez, disons que mon passé familial me rend assez sensible aux événements de la guerre, à la lutte contre le fascisme et le racisme sous toutes ses formes.

P.B. Aujourd'hui, critique littéraire redouté à L'Express, vous êtes un journaliste exerçant un certain pouvoir. Ce qui ne vous empêche pas d'avoir un regard cruel sur votre profession et vos confrères. Ainsi, dans Les Dames de France, le narrateur écrit-il: " Ces journalistes payés à la pige, qui avaient eux-mêmes un livre éternellement inachevé dans leurs tiroirs, écrivaient surtout pour séduire leur rédacteur en chef, payer leur loyer et éclipser des concurrents dans la course à l'emploi fixe. "
A.R. Pourquoi un romancier doit-il justifier ses personnages? Pourquoi, et je vous retourne la balle, isoler ces propos du narrateur des Dames de France?

P.B. Parce que l'auteur des Dames de France est aussi journaliste.
A.R. Il n'est pas forcé que ce soit mon avis.

P.B. Bien. Alors que pensez-vous de l'avis du narrateur des Dames de France?
A.S. Il me semble que son avis ressemble exactement à ce que dit sur le journalisme Balzac dans sa " Monographie de la presse parisienne ". On s'aperçoit que les moeurs du journalisme n'ont absolument pas changé. L'arrivée à midi de Lucien de Rubempré dans un " canard " (pour employer notre argot) où on lui annonce que ces Messieurs sont sortis déjeuner - sur note de frais déjà -, cette arrivée ressemble à celle que j'ai connue dans un journal parisien, où, ayant rendez-vous avec un chef des informations, on m'a fait la même réponse: ces Messieurs étaient sortis déjeuner... Le journalisme parisien se définit toujours comme du temps de Balzac: mêmes moeurs, même concurrence, même âpreté et même charme irremplaçable qui fait que je préfère de toutes façons le milieu journalistique au milieu littéraire.

P.B. Dans quelle tradition de la critique littéraire vous classeriez-vous?
A.R. Une précision d'abord: je suis avant tout un salarié que l'on paye pour donner son opinion sur des livres. Maintenant, si je dois me classer quelque part et à supposer que mes articles méritent cet honneur, je me classerais dans la catégorie des critiques qui donnent une tournure impressionniste et subjective à une opinion de fond qui, elle, ne varie pas, à savoir la défense du style et du tempérament. A partir de là on peut remonter très loin jusqu'à Barbey d'Aurevilly, prendre Léautaud au passage et beaucoup de gens qui d'ailleurs sont à droite comme Léon Daudet jadis. Plus généralement, ce qui m'importe, ce n'est rien d'autre que les livres avec leur musique et leur voix. Le reste m'est égal.

P.B.D'aucuns disent que vous avez une conception très élitiste de la littérature.
A.R. Là, attention: on risque de tomber dans les pièges de la démagogie officielle qui consiste à confondre l'élitisme et l'exigence. Ce n'est pas de ma faute si la littérature, au sens où nous sommes quelques-uns à l'entendre, suppose un minimum de qualités littéraires. Est-ce de l'élitisme si je me fais de la littérature une certaine idée qui suppose au moins du travail allié à un certain don?

P.B. Mais je sais que vous estimez à quelques milliers seulement, pas plus de dix mille au maximum, les personnes en France aujourd'hui capables d'apprécier la littérature.
A.R. Vous déformez un peu mon opinion. Je pense qu'il y a dix mille personnes en France - correspondant au chiffre d'or des abonnés de la NRF avant guerre - qui suivent de près la littérature, qui peuvent en parler et qui peuvent par exemple se souvenir d'un jeune écrivain ayant publié il y a cinq ans un livre singulier, difficile, raté, mais annonçant quelqu'un. Pas davantage. Les gens s'intéressant de près à la littérature, professionnels comme vous et moi compris, c'est dix mille personnes. Etje ne pense pas que ce chiffre ait évolué depuis l'avant-guerre. Mon critère étant les ventes d'un écrivain merveilleux à la prose magnifique comme Julien Gracq. Or un texte de Julien Gracq publié chez cet extraordinaire éditeur qu'est José Corti fait dix mille exemplaires.

P.B. Nous n'avons pas la possibilité de nous embarquer ici dans une discussion sur la littérature et l'édition mais, pour fixer des repères, il me semble que vous défendez avant tout une littérature que je qualifierai de " secrète " et que, parmi vos auteurs contemporains de prédilection, on peut citer: Jouhandeau, Cioran, Char, Michaux, Gracq, Beckett, Sarraute ou bien alors Augiéras, Vialatte, Paulhan, Supervielle?
A.R. Mais je regrette que cette littérature soit secrète, qu'elle ne soit pas sur la place publique. Et je m'étonne qu'il n'y ait pas plus de gens pour s'y intéresser.

P.B. En revanche, lorsqu'il s'agit d'auteurs étrangers, et je pense en particulier à la littérature sud-américaine, vous semblez alors plus ouvert à des romans par exemple très baroques.
A.R. Montrez-moi donc des grands baroques français qui soient dignes d'intérêt. Je ne les trouve qu'en Amérique du Sud et vous aussi. Je ne demanderai qu'à saluer, qu'à m'extasier devant l'équivalent en France d'un Alejo Carpentier. Pour le moment ce n'est pas le cas. Je suis probablement myope ou alors les éditeurs ne m'envoient pas tous les livres. Dans la littérature française, je ne trouve pas de baroques et je vois très peu de tempéraments.

P.B. Prenons le cas d'un auteur très connu: Michel Tournier. Pas de tempérament?
A.R. Tournier est un écrivain estimable. Mais il n'a pas besoin de mes modestes services de critique. Tournier est un écrivain reçu, consacré, lauré, qui a toutes les places possibles et imaginables, tous les honneurs. Je préfère défendre ce pauvre Augiéras, ou un poète sublime et qui est le dernier de nos grands précieux comme Olivier Larronde. Olivier Larronde dont l'éditeur a toutes les peines du monde à vendre dix exemplaires par an et dont on s'apercevra dans trente ans qu'il était aussi important que Rimbaud. Pourquoi voulez-vous que j'aille au secours de la victoire? Tant de gens le font, ce n'est pas mon rôle.

P.B. Mais vous adorez aller contre la victoire.
A.R. Si la victoire me paraît le résultat du conformisme et d'une non-lecture, oui, je ne déteste pas. Je n'ai nullement la prétention d'être le miroir exact de l'époque. Toutes les époques se sont trompées. Il n'y a pas de raison que la nôtre ne se trompe pas et que je ne participe pas moi-même à l'erreur. Le compliqué dans l'affaire c'est que notre époque sait aussi qu'elle peut se tromper, ce qui fait qu'on assiste au règne du laisser-faire, laissez-passer.

P.B. Un laissez-passer contre lequel vous réagissez puisque vous êtes réputé pour vos éreintements.
A.R. Ne faites pas de moi un Fouquier-Tinville, c'est exagéré.

P.B. Disons que vous êtes le père Fouettard numéro un de la critique.
A.R. Vous me consternez.

P.B.Allons, allons!
A.R. Mais oui. Je constate seulement parfois des réactions un peu vives à des articles qui ne sont que le reflet de conversations que j'entends à droite ou à gauche. Il se trouve que de temps en temps je suis le seul à transcrire des conversations de couloir ou des conversations que je tiens avec des amis. Car ce que j'écris n'est que la continuation d'avis sur la littérature que nous partageons ensemble avec des amis. La critique est la continuation de la littérature et comme la liberté républicaine elle ne se divise pas. Voilà pourquoi je n'aime pas le mot éreintement qui implique la distinction bon/méchant. Dans mes critiques, je ne suis ni bon ni méchant: j'ai des critères et je les applique. Si tel livre ne correspond pas à mes critères, je le dis et puis voilà.

P.B. Vous ne croyez pas que certaines de vos phrases peuvent blesser excessivement?
A.R. " Blesser ", qu'est-ce que cela signifie? Vous vous exprimez là en termes de mondanité, ce qui n'est pas votre genre. Je dis ce que je pense d'un livre. La littérature ce n'est ni bon ni méchant. Et est-ce de la méchanceté que de prendre ses responsabilités? D'autant qu'un critique est aussi quelqu'un qui publie, d'où parfois la fable de l'arroseur arrosé.

P.B. Vous ne pensez pas avoir déjà dépassé le cadre de la critique pour aller jusqu'à l'attaque ad hominem?
A.R. Jamais.

P.B. Alors, un exemple. Parmi toutes les flèches empoisonnées que vous avez pu décocher, j'ai choisi celle-ci qui me paraît d'ailleurs être du genre tarte à la crème en pleine figure. Vous avez écrit sur Raymond Jean...
A.R. Qui est-ce?

P.B.Vous avez rendu compte de deux ouvrages signés de lui parus aux éditions du Seuil, intitulés respectivement La rivière nue (un roman) et Pratique de la littérature.
A.R. Ce ne devait pas être un bon papier, un papier favorable, parce que j'ai complètement oublié ces ouvrages.

P.B. Ah, l'expression " bon papier "! Passons. Mais je vais vous rafraîchir la mémoire en vous rappelant ce que vous avez écrit sur Raymond Jean et La rivière nue: " Ce redoutable récidiviste qui manie les bons sentiments comme autant de massues, cette fois s'est surpassé. Tout ce qu'il ne faut pas faire, il l'a fait, réunissant poncifs et stéréotypes en bouquet, fabriquant - dans un style où l'on chercherait en vain le plus petit bonheur d'expression, la moindre trouvaille - une bluette en noir et blanc qui atteint les sommets de la littérature de patronage. " Et un peu plus loin, vous écrivez ceci: " Pour faire mode, on ajoute quelques passages sur Amsterdam la libérée, et quelques descriptions érotiques qui feraient croire que pour son malheur M. Raymond Jean n'a jamais vu de près une dame dans le plus simple appareil. "
A.R. C'est l'impression qu'il me donne. Je souhaite à ce monsieur dont j'ai oublié le nom beaucoup d'aventures féminines, mais apparemment son livre ne permet pas de le croire. Je n'ai pas dit que ce monsieur entretient trois danseuses, court les petits garçons ou utilise des chéquiers volés. Je me suis contenté de lire. Chaque livre donne l'idée de son auteur. Ce monsieur aime les femmes et il les décrit bien mal d'après ce que vous me dites.

P.B. Non, c'est vous qui le dites!
A.R. Oui, pardon, mais j'avais oublié. Tout cela est digne d'être oublié.

P.B. Plus loin encore, vous estimez que dans Pratique de la littérature transparaît " le complexe du provincial soucieux avant tout de rattraper le dernier métro ".
A.R. Mais oui, cela apparaît dans ce livre et c'est l'abonné de la RATP que je suis qui vous répond. D'autre part, en quoi le terme provincial vous paraît péjoratif? Je suis moi-même un provincial depuis dix ans à Paris. Je ne me suis livré à aucune attaque ad hominem. Je n'ai pas dit que ce monsieur est laid, ce qui est peut-être vrai mais qui là, oui, serait une attaque ad hominem.

P.B. Deuxième cas: en 1977, à la suite d'un micmac peu honorable, j'en conviens, votre roman Les Dames de France ne se voit pas décerner le prix Médicis. Or, quelques semaines seulement après ces incidents, vous publiez un article terrible sur Claude Mauriac, membre du jury Médicis, article dans lequel vous le traitez d'imbécile comparé à son père François Mauriac.
A.R. Mais c'est une chose que tout le monde sait à Paris. Et vous n'imaginez quand même pas que j'ai écrit ce papier par esprit de vengeance. Pas du tout. Ne renversez pas les rôles. Vous faites allusion à des micmacs, très bien. Mais moi je ne dévie pas de mon chemin. Les livres qu'on m'apporte, je les lis. Ce monsieur ayant publié beaucoup de livres, il fallait bien qu'un jour ou l'autre j'en rende compte, que je m'exprime sur lui et qu'à travers moi, mon journal dise ce qu'il en était de ce mémorialiste. S'il est inférieur à son père, qu'y puis-je? Tout le monde ne peut pas être orphelin ", ce n'est pas moi qui l'ai dit.

P.B. Vous pensez que tous les membres des académies...
A.R. Ne me faites pas faire des procès. Je ne pense rien a priori, ni pour ni contre. Mais poursuivez votre question.

P.B. Est-ce que ce n'est pas un a priori d'écrire: " On peut même, à condition d'avoir toujours scrupuleusement raté l'originalité et servi les gens en place, espérer d'atterrir un jour dans le fauteuil d'une quelconque académie "?
A.R. Alors là, c'est la typique géographie parisienne pour laquelle je vous renvoie encore à Balzac. Rien n'a changé depuis. Parce que la société n'a pas changé, que c'est l'argent qui domine et que, par conséquent, le carriérisme se donne libre cours. Comme il se donne libre cours dans une société socialiste. Ici, c'est le souci de l'argent qui domine, dans les pays socialistes c'est le chloroforme. Dans les deux cas, le carriérisme, persiste. Et je ne vois pas en quoi ce constat est extraordinaire ou alors je suis vraiment d'une originalité qui à moi-même m'échappe.

P.B. Avec le journal Libération, vous êtes l'un des premiers à avoir parlé d'un livre qui nous est cher à Lire: Mars de Fritz Zorn. Cette autobiographie a dépassé aujourd'hui les 100 000 exemplaires. Hypothèse d'école: à supposer que vous deviez vous prononcer aujourd'hui sur Mars, vous ne croyez vraiment pas que votre méfiance à l'égard des succès vous aurait conduit à écrire un article un peu moins chaleureux?
A.R. Vous êtes en train de me suspecter de malhonnêteté. Tout à l'heure, vous m'avez dit que je défendais une littérature secrète. Alors vraiment, dans ce cas-là, Mars de Fritz Zorn ne pouvait pas m'échapper. Et l'aurais-je lu après qu'il eut obtenu 100 000 exemplaires, cette littérature n'en serait pas moins demeurée secrète et je l'aurais aimée de toutes façons. Le succès ne prouve rien ni pour ni contre. On observe simplement qu'en général le succès va à ce qui est mauvais, mais il n'y a là rien d'automatique.

P.B. Autre caractéristique de vos articles: vos coups de patte à la critique marxiste, psychanalytique ou sémiotique. Ces méthodes d'analyse n'ont-elles pas apporté quelque renouvellement dans l'approche de la littérature?
A.R. En réalité, je me méfie d'une critique repliée sur elle-même qui prétend être une oeuvre d'art. Je prétends que la thèse la plus sophistiquée - comme on ne devrait pas dire de nos jours -, la plus savante, partant d'un système qui sera démodé dans dix ans, comme tous les systèmes, cette thèse la plus raffinée qui soit ne vaut pas du point de vue de la création un mauvais roman de Simenon. Et Dieu sait s'il en a écrit de mauvais! Je suis contre la critique qui se veut en soi un chef-d'oeuvre et un genre. Je suis contre l'absence d'humilité de la critique. Je plaide au fond contre la tribu puisque j'ai les deux casquettes, celle de critique et celle d'écrivain. Mais justement: la critique n'est pas un genre en soi, un genre noble par rapport à la création. Il y a des étages: les critiques sont au rez-de-chaussée et ils regardent les gens monter vers des hauteurs auxquelles ils ne peuvent pas prétendre. Il est plus facile d'écrire un livre de critiques à partir d'un système, que d'écrire une nouvelle. Dans une nouvelle, on est l'acrobate sur le fil travaillant sans filet, tout le monde vous voit et on ne peut pas tromper. Tandis que la critique est comme une liane, elle tourne autour d'une oeuvre, elle s'enroule, elle a un support.

P.B. Pour parler de vos romans, je voudrais me servir de l'un de vos articles où, définissant l'art, vous disiez que c'est " la lenteur, le sursis réclamé à la mort, l'oeuvre préférée à la vie même. [L'art est] la consolation d'une lucidité qui n'espère rien de ce monde ". Alors, d'abord, qu'est-ce que la " lenteur " de l'art, la "lenteur" d'un roman?
A.R. Le soin. Qui entraîne automatiquement la lenteur. Le soin dans l'écriture, la recherche du mot le plus juste possible, demander sans cesse davantage à soi-même parce qu'on sait les limites de ses moyens et que comme l'athlète on espère toujours gagner quelques secondes sur sa propre impuissance.

P.B. " L 'oeuvre préférée à la vie "?
A.R. On ne peut pas écrire et vivre. Il faut choisir.

P.B. Vous avez choisi d'écrire.
A.R. Jusqu'à présent, je n'ai pu que constater que le fait d'écrire m'a coupé d'une certaine vie. On ne peut pas faire deux choses à la fois. Je vous rappelle que je suis un salarié. Travaillant d'une part et d'autre part écrivant, je dois par conséquent renoncer à beaucoup.

P.B. Et si vous pouviez financièrement vivre de votre plume selon l'expression consacrée?
A.R. Au fond, je crois que c'est très vulgaire de vivre de sa plume. Vous êtes entraîné à donner au public toujours la même chose qui a fait votre succès. Un éternel remake. Il est très dangereux de vivre de sa plume et je préfère encore les sacrifices du travail de journaliste-critique aux facilités de l'argent venant par les seuls livres. L'argent gagné avec des livres me paraît suspect. Et au moins sur ce plan-là, je me permets de vous signaler que je suis à l'abri de la vulgarité.

P.B. " Lucidité " de l'art? C'est la lucidité dont font preuve tous les narrateurs de vos romans, retournant par la mémoire vers leurs origines méditerranéennes?
A.R. Pour vous répondre, il faut répondre à la question " Comment est-ce que j'écris un livre? ". J'ai observé, c'est la cinquième fois déjà, que je ne peux écrire qu'à la première personne. Pendant les trois années au cours desquelles je suis occupé par la rédaction d'un livre, il me plaît de me couler dans la mémoire imaginaire d'un inconnu et, renonçant d'un côté à la vie, de m'en donner une hypothétique dans le passé (car je crois profondément qu'il n'y a de vrai que le passé). Pendant ces trois ans, je suis quelqu'un d'autre, je suis un petit schizophrène essayant de créer un autre en lui prêtant des amours, une vie, une famille, un monde. Je me plais à cette comédie me permettant de vivre une vie imaginaire préférable à la vie réelle. Et plus lucide.

P.B. Vos livres semblent toujours à mi-chemin du récit autobiographique et du roman.
A.R. Le roman est un genre tellement protéiforme... Personne ne peut en établir les règles et c'est tant mieux. Mais il est probable que lorsqu'on écrit des livres à la première personne c'est aussi pour y glisser des phrases d'aveu que l'on n'oserait pas se faire. Tout roman tourne sans doute autour d'une petite phrase d'aveu que l'auteur ne connaît pas et qui lui a échappé. Je ne sais pas quel aveu contient La dernière fête de l'Empire, en tous les cas probablement pas celui que les gens pourraient imaginer.

P.B. L'art " consolation d'une lucidité qui n'espère rien de ce monde". La dernière fête de l'Empire m'a semblé être le plus douloureux, le plus sombre de vos romans. Quelle consolation y a-t-il là?
A.R. Pourquoi les gens veulent-ils être consolés, pourquoi veulent-ils être heureux? Cela me paraît bizarre. Moi, ce n'est pas mon cas.

P.B. Et tous vos livres - celui-ci encore - sont d'une férocité à l'égard de la province et d'une province qui ressemble à la Corse, qui est la Corse!
A.R. C'est votre jugement de lecteur et je ne peux pas le commenter. Le lecteur a toujours raison. Tout ce que je peux dire c'est que les gens optimistes me paraissent singulièrement imprudents. Je ne veux pas non plus - et ce n'est pas par hasard si l'île que vous savez n'est jamais nommée - que l'on m'enferme dans le tableau ou la description d'une province précise. J'ai une idée de la nature humaine, du train des choses, et c'est un train qui déraille pour moi. J'ai une idée des gens, des sentiments, de l'amour, de la vie, de la mort et je crois que cette idée je pourrais tout aussi bien l'appliquer à l'Ardèche qu'au Pas-de-Calais.

P.B. Jacques Brenner se trompe lorsqu'il écrit dans son Histoire de la littérature française depuis 1940: " Rinaldi est aussi viscéralement Corse que Proust était Parisien "?
A.R. J'observe simplement que plus on se dégage des caractères apparents de sa nationalité, plus on est du pays d'où l'on vient. C'est dans la mesure où je peux vous apparaître comme quelqu'un ayant définitivement coupé avec ses origines, dans sa situation sociale comme dans son langage, que peut-être je suis le plus authentiquement méditerranéen.

P.B. Le narrateur de La dernière fête de l'Empire porte des jugements accablants sur la province.
A.R. Sur la vie.

P.B. Parfois plus précisément sur la vie en province: "... Ces regards particuliers à la province, qui révèlent que l'on sait tout de vous alors que l'on ne vous a jamais adressé la parole, et où, par exemple, l'incurable en promenade sous les platanes, à la faveur d'une rémission, persuadé que son organisme reverdit, voit diagnostiquer sa fin, à la sauvette, par un battement de paupières, un rétrécissement de la prunelle, un haussement de sourcils, quand ce n'est pas le froncement de nez du délicat se détournant déjà du cadavre. "
A.R. Eh bien oui, c'est vrai. Le monde provincial est assez terrifiant. C'est un monde de retenue qui n'a pas la liberté des grandes villes. Elle est féroce la province parce que les gens y sont les uns sur les autres, qu'ils ne s'épargnent pas, que l'autre est toujours l'éternel spectacle et que ce spectacle ne change jamais.

P.B.Vos narrateurs trouvent à Paris une liberté qu'ils n'ont pas en province.
A.R. C'est au lecteur de le déterminer. Ils trouvent en tous les cas à Paris le moyen de nommer leur douleur, ce qu'ils ne peuvent pas faire en province. Ils prennent du recul.

P.B. Que pense l'auteur de La maison des Atlantes, des Dames de France ou de La dernière fête de l'Empire, de cette définition de l'amour donnée en 1980 par un dictionnaire, le Petit Flammarion: Amour: sentiment de désir et d'attachement qu'un être éprouve pour un être d'un autre sexe "?
A.R. Le Petit Flammarion ne me paraît pas avoir beaucoup d'idées. Et il a une notion extrêmement restrictive et assez imbécile de l'amour. Ne serait-ce qu'en oubliant l'amour des parents pour leurs enfants. Je suppose que vous ne m'attendiez pas là...

P.B. Je pouvais m'en douter. Mais il est vrai que je voulais aussi en pensant à vos romans vous faire commenter Sodome et Gommorhe de Proust.
A.R. Proust ne croit pas à l'amour, pour lui c'est une illusion généralisée. Moi, je crois à l'amour. Mais à l'amour que l'on éprouve soi-même et pas à celui des autres. Je pense que l'amour est un don et qu'il existe dans les moments où je le traduis, dans les moments où j'effectue ce don. Les moments où l'on éprouve telle attirance et telle passion sont les seuls moments vrais de la vie. L'ennui avec les gens c'est qu'ils veulent que l'amour soit partagé et soit récompensé, c'est qu'ils veulent le paradis sur terre, paradis qui en aucun cas ne peut exister dans l'ordre de la passion. On souhaite toujours d'une façon très médiocre être " payé en retour ", expression française d'ailleurs intraduisible. La seule réalité de l'amour c'est le don. Et contrairement à la définition idiote de ce Petit Flammarion, l'amour peut exister dans l'amitié, dans la gratuité, dans les relations avec des grands-parents, des parents, un inconnu ou une inconnue. C'est tout d'un coup l'envie de sortir de soi pour donner quelque chose à quelqu'un d'autre. On ne peut pas espérer autre chose. La plupart des gens pessimistes en amour sont tout banalement des gens qui ont été trompés, ce qui me paraît profondément ridicule et faux. Pourquoi avoir cette illusion? Aucun de mes narrateurs ne l'a. D'autre part, en quoi est-ce que cela change l'amour d'un homme pour d'autres hommes (ce qui est le cas de deux de mes narrateurs sur cinq)? Les mécanismes de l'amour sont les mêmes. Simplement, dans le cadre de l'amour au masculin il y a, en outre, le poids de la société qui donne à une chose, déjà pesante en soi, encore plus d'accablement. Il y a encore plus de difficulté à vivre cet amour singulier du fait de la société mais pas du fait de l'amour.

P.B. Les amours au masculin dans vos romans sont vécus sous le sceau du secret, voire du péché.
A.R. Dans la société aujourd'hui c'est, me semble-t-il, le cas des gens se trouvant dans cette situation.

P.B.Proust parlait d'une "race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge ".
A.R. Cela reste en partie valable et surtout pour la province, mais il faut prendre garde au contresens possible: Proust ne réduit pas ces amours à la malédiction sociale. La grandeur de Proust, son audace que personne n'a dépassée, c'est qu'il regarde Sodome et Gommorhc de la même manière qu'il a regardé l'hétérosexualité. Comme il n'y a que moi qui connais des choses inutiles, je vous rappellerai qu'un écrivain comme Abel Hermant a touché à ces problèmes-là. Mais chez lui, c'est tout simplement pittoresque, anecdotique et cela a disparu avec les années 1900. Abel Hermant n'a pas survécu parce que ses livres ne contiennent pas cette vérité montrée par Proust: que les amours sont partout les mêmes; mais chez certaines catégories d'êtres; à la malédiction d'aimer s'ajoute le poids de la condamnation de la société.

P.B. A lire vos livres cinquante ans après Proust, on a l'impression que rien n'a changé.
A.R. Oui, dans l'ensemble, rien n'a changé en France. Le langage est devenu légèrement moins méprisant. Mais pour le reste, il vaut mieux connaître ces amours-là dans des milieux privilégiés.

P.B. Le narrateur de La dernière fête de l'Empire écrit: " Il était parvenu à mes oreilles plus vite qu'un autre, il m'avait secoué ce cri - "pédé "
A.R. C'est la province où cela demeure vrai et socialement très fort. Je pourrais vous citer des phrases entendues il y a quelques mois. Sauf précaution de langage, cela demeure inchangé de même que l'antisémitisme et que toutes les formes de racisme florissantes dans la société française.

P.B. Tous les narrateurs de vos romans évoquent des bars, des hôtels, des établissements plus ou moins clandestins. Dans votre dernier roman, le lieu central est un café, " L'Empire ", au-dessus duquel se trouve " Le Croix de Malte ", tenu par une étonnante maquerelle, Mme Casalta.
A.R. Rien de plus romanesque qu'un hôtel, qu'un bar, que ces lieux où la vie des gens généralement sans amour ou en quête d'amour est entre parenthèses. Ils sont là dans leur vérité. Regardez les gens accoudés à un comptoir d'un quartier qui n'est pas le leur et vous les verrez dans leur nudité. C'est une expérience qui me fascine. Rien ne m'intéresse plus que de lier conversation avec des inconnus des deux sexes dans un bistrot ou dans un hôtel, là où les gens, échappant à la pesanteur de leur propre milieu, ont plus de chance d'être sincères.

P.B. Et le narrateur de La dernière fête de l'Empire parle à un moment de l'un de ses romans qui " me renseignait moins sur l'amour qu'une conversation de bistrot ".
A.R. Oui, à cause de la sincérité de cette conversation. Les gens ne sont sincères qu'avec des inconnus qu'ils ne reverront pas.

P.B. Des personnages me touchent beaucoup dans vos livres: la constellation des gens simples et, en particulier, des servantes.
A.R. Dans ma vie passée, les gens qui m'ont le plus touché ce sont les gens simples, ceux dont la traduction des sentiments ne passe pas par le filtre des conventions sociales. Je me souviens d'avoir été ému jusqu'aux larmes par le fameux conte de Flaubert Un coeur simple, avec cette servante qui n'a plus qu'un perroquet. Les gens qui me bouleversent dans la vie sont ceux dont la misère est résignée. II est vrai que c'est pour eux que j'ai le plus de tendresse. Et dans La dernière fête de l'Empire, je pense que c'est pour Técla la servante que j'ai le plus d'attachement. Técla dont on découvre à la fin qu'elle était obligée de faire autre chose que son métier de serveuse pour vivre. Elle est doublement victime: comme serveuse et comme femme. Le petit monde des gens simples de bistrot: je serais très heureux que mon livre soit lu ainsi.

P.B. Mais le narrateur de La dernière fête de l'Empire dit aussi: " Une humble origine ne garantit la possession d'aucune qualité de coeur et d'esprit (...) La bêtise populaire vaut la bourgeoise quand elle ne la dépasse pas. "
A.R. C'est autre chose. Le racisme populaire, je n'ai pas à le découvrir. Dans sa lente ascension sociale, le peuple, très souvent la petite bourgeoisie, récupère les préjugés que la grande a déjà abandonnés et surenchérit. En grossissant beaucoup, c'est le phénomène du nazisme: derrière Hitler il y avait en partie le bon populo.

P.B. Vos portraits de notables méditerranéens ne sont pas en reste. Et je pense, dans La dernière fête de l'Empire, à ce sénateur " vêtu, l'été, d'un pantalon de toile et d'une chemise Lacoste où le liseré de la Légion d'honneur était cousu à mi-distance entre le second bouton et le fameux crocodile ". C'est un détail qu'Angelo Rinaldi a réellement vu et qu'il a communiqué à son narrateur?
A.R. Oui, je le reconnais, c'est l'un des rares détails que je n'ai pas inventés. il n'y a rien de plus grotesque que les hommes politiques bourgeois de province. C'est épouvantable, particulièremeni chez moi en Corse, où les chefs de clan sont ce qu'il y a de plus ridicule dans le genre. La classe politique française esi d'une médiocrité rare. Celle de province bat tous les records. Je dois reconnaître qu'en province c'est parmi les communistes qu'on trouve les gens les plus sérieux parce que plus proches des réalités quotidiennes et allant droit au fait. On ne me suspectera pas de sympathie pro-communiste - il s'en faut de beaucoup et de loin - mais si nous parlons du cheptel politique provincial, pour trouver quelqu'un d'à peu près humain à qui éventuellement on a envie de serrer la main il faut aller voir les communistes.

P.B. Enfin, il faut noter que tous les narrateurs de vos livres sont à des degrés divers des écrivains ratés.
A.R. Quelqu'un qui est en train de s'asphyxier à quoi pense-t-il? Parmi les moyens de salut, il y a l'écriture. Mes narrateurs ont cette tentation plus ou moins larvée qu'ils réalisent de façon plus ou moins velléitaire. L'écriture est une façon de s'en tirer et tout le monde essaye parce qu'il y a dans le coeur de tout homme la place pour un roman: c'est le sien. Un jour, à bout de désespoir et de misère, il est normal que quelqu'un songe à vouloir non seulement se sauver lui-même mais aussi les autres. Car si notre mort en soi a son importance, il y a encore plus important: c'est qu'avec nous meurent tant de choses, tant de gens. Tant d'impressions qui vont disparaître, tant d'amours, de moments. J'ai le souvenir du sourire d'une jeune fille de seize ans rencontrée dans un train de l'adolescence, une fille aux cheveux roux dont le visage se découpait sur une vitre derrière laquelle il y avait un champ de neige. Cette fille disparaîtra avec moi. Le pathétique de la fin d'un homme c'est la disparition avec lui de tant de choses qui le valaient beaucoup plus.

P.B. Et seule la littérature est capable d'atténuer ce pathétique en fixant des moments de la vie?
A.R. Seule l'écriture peut retarder. Je suis tout à fait sans illusions sur la notion de postérité. Mes narrateurs comme moi ont toutefois l'impression que la littérature peut retarder de quelques secondes l'inéluctable moment où tout bascule dans le vide, le néant et l'oubli.

P.B. Le narrateur de La maison des Atlantes disant à la fin: " J'eusse aimé croire à une éternité moins dérisoire que celle de mon écriture - de toute écriture - mais il n' y en a pas d'autre ", ce narrateur se confond au moins sur ce point-là avec l'écrivain Angelo Rinaldi?
A.R. Absolument. Il n'y a pas d'autre éternité que cette écriture. Dans la mesure où elle rencontre un écho fraternel et vous amène une ou deux amitiés. Qu'est-ce qu'un livre réussi pour moi? D'abord d'être parvenu à le terminer, ce qui est en soi une récompense. Et puis chaque livre déplaçant des ondes amicales, la rencontre de deux ou trois personnes qui ne seraient pas venues si vous n'aviez pas écrit ce livre et qui peuvent bouleverser votre vie.

P.B. Jose Luis Borges dit: " J'écris pour moi et pour mes amis... ".
A.R. Il ajoute: " Et pour adoucir le cours des choses. "

P.B. Oui, mais chez vous, me semble-t-il, c'est l'amitié qui prévaut.
A.R. Il est vrai qu'un livre pour moi c'est la pêche à l'amitié. Et si deux ou trois hameçons mordent, peut-être alors le livre est-il réussi.

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