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Parcours
Fils
de Pierre-François Rinaldi et d'Antoinette Pietri, il a
grandi en Corse avant de devenir journaliste. Il a
travaillé à Nice-Matin et Paris-Jour comme reporter et
chroniqueur judiciaire avant de s'imposer comme un écrivain
et comme critique littéraire d'une plume souvent mordante.
Comme
critique littéraire, il a travaillé successivement à L'Express,
Le Point, Le Nouvel Observateur avant de devenir directeur
littéraire du Figaro et responsable du Figaro littéraire
jusqu'à sa retraite.
D'ascendance
italienne, on peut trouver dans ses livres aussi bien une
observation de la ville de Bastia et de la Corse.
Il
a reçu le Prix Pierre de Monaco pour l'ensemble de son
œuvre.
Il
est élu en 2001 à l'Académie française au fauteuil 20,
succédant à José Cabanis.
Bibliographie
La
Loge du Gouverneur (roman - 1969)
La Maison des Atlantes (roman - 1971 - Prix Femina)
L'Éducation de l'oubli (1974 - Denoël)
Les Dames de France (1977 - Gallimard)
La Dernière Fête de l'Empire (roman - 1980 - Gallimard)
Les Jardins du Consulat (roman - 1985 - Gallimard)
Les Roses de Pline (1987 - Gallimard)
La Confession des collines (1990 - Gallimard)
Les jours ne s'en vont pas longtemps (1993 - Grasset)
Dernières nouvelles de la nuit (1997 - Grasset)
Service de presse (Chroniques - 1999 - Plon)
Tout ce que je sais de Marie (2000 - Gallimard)
Homosexualité
: Où finira le fleuve ?
Rédigeant
d'une même encre noire brillanteses critiques littéraires
et ses romans (« La maison des Atlantes », prix Femina
1971), Angelo Rinaldi, avec une magnificence italienne,
revisite son passé d'enfant corse, de journaliste et
d'homosexuel.
Angelo Rinaldi avait déclaré, dans son discours de
réception à l'Académie française, le jeudi 21 novembre
2002 : « Un roman n'est rien d'autre qu'une dépression
nerveuse dominée par la syntaxe. » Il devait penser à
Proust, le patron, qui s'était mis au lit tout habillé
après la mort de sa mère. Flux et reflux des souvenirs,
harassante cueillette dans les hauts fonds de la mémoire ;
descente insondable, interminable, inachevable, vers
l'enfance qui chatoie telle une clairière, promenade dans
le corail des conversations d'amis disparus, des maisons
vendues, des salons jetés dispersés dans des brocantes,
des familles réduites à un caveau sur la colline. Sans
oublier les hôtels de passe du baron de Charlus où ne
survit qu'un concierge hors d'âge qui parle portugais...
Trois
thèmes hantent le livre de Rinaldi : la Corse de sa
jeunesse, lui, fils de paysans ; ensuite ses années
d'apprentissage dans les journaux, notamment Nice-Matin (et
ses bureaux oratoires où, désormais, on prie devant des
écrans luminescents - désolé, plus de taches d'encre aux
doigts) ; et enfin les maisons de rendez-vous pour hommes.
Ici, à Londres, salle d'attente avec des odeurs de rose
chimique. Mais, comme l'académicien est prosateur, il lui
reste la syntaxe. Et quelle syntaxe ! Rinaldi a apporté à
la critique littéraire plan-plan le ton de Saint-Simon pour
nous entretenir des Verdurin et des Guermantes du milieu.
Quant à ses romans - une petite douzaine comme des belons,
depuis la très viscontienne « Loge du gouverneur »
(1969), publiée par Nadeau, jusqu'à « La confession dans
les collines », (1990), on voit l'Italie à travers, comme
si c'était une vitre. Il y a du Lampedusa, du Salvatore
Satta et du Pavese dans le palais rococo rinaldien.
La
lanterne magique de la mémoire. « Où finira le fleuve »
est un roman dépôt d'archives, une caisse d'épargne où
l'on amasse les images et les scènes secrètes d'une vie
qui s'incline comme la courbure de la terre. Le début est
troublant. Souffles, bavardages, bruits de fond, politesses,
gestes, paroles, sentiments, visages de hasard croisés dans
la foule, moment assez charbonneux à Waterloo Station, sur
le quai de l'Eurostar. Cela ressemble à un bain de vapeur
aux thermes de Caracalla un jour de presse. Un jeune homme
en manteau bleu, Peter, se rend en taxi dans une maison de
rendez-vous. Il bavarde avec un Marocain sympa. Pareil à un
client dans un salon de coiffure, Peter meuble son attente
en se laissant entraîner par le fleuve du passé.
Etrange
moment de chimie mentale. Peter se souvient d'un hebdo de
l'avenue Carnot où il a longtemps livré, le soir, ses
articles dessinés comme un herbier, articles, il faut dire,
mêlés d'une admirable ciguë. Il y a toujours eu de la
Brinvilliers dans ce jeune chroniqueur venu du maquis. Là,
Rinaldi s'en donne à coeur joie : dans la lanterne magique
de sa mémoire apparaît, selon un ordre hiérarchique
strict, Sabatier, le patron de droit divin, au zézaiement
inquiétant. Sabatier demande, comme souvent les rédacs
chefs : « Etes-vous heureux dans votre nouveau service ? »
Les débutants s'imaginent que c'est une question adressée
à leur personne, alors que ce n'est que le cri du vitrier
qui passe. Winter dirige la rubrique arts, « toujours en
quête d'un auditoire dans les corridors ». Le Duigo aussi,
provincial gouailleur, parle comme Carette dans « La règle
du jeu ». Il y a aussi cet exquis journaliste qui ramasse
les additions qui traînent sur les tables de restaurant
pour gonfler ses notes de frais. Peter croise dans le
couloir des voisines de bureau aux bras nus, un vieux «
faitsdiversier » attaché à la bouteille de rouge qui
tache et à la ponctuation Grand Siècle. Et cet anonyme qui
vieillit derrière les dossiers rongés et tachés de la doc,
dans sa soupente, rêvant encore au Front popu en corrigeant
la copie aléatoire des jeunots. On s'amuse beaucoup dans
les passages qui concernent la presse parisienne, époque
Express. Mais les souvenirs de Nice-Matin sont troublants
d'émotion tendre. Celui-là porte son métier comme une
longue absence, comme une croisade et un sacerdoce. Prions
pour lui. Sans oublier Madeleine, mais là, ne dévoilons
pas le livre, qui est davantage tendresse que chagrin.
La
moitié du roman est un fabuleux codicille à la «
Monographie de la presse parisienne » d'Honoré de Balzac.
Les vrais journalistes devraient revenir à cette source
qui, pour une fois, n'est pas tenue secrète. Rinaldi nous
fait cadeau d'un expresso serré, et du meilleur ! Je veux
dire la vie dure, impatiente, sauvage, empoisonnée,
sexuelle, souterraine, rapace des journalistes. Elle éclate
en plein jour dans ce bouquin. Les dissonances crues et
brutales, la vie ténébreuse et compliquée (comme celle
d'un harem) des couloirs de journaux s'y découvrent comme
les fresques de Pompéi : en plein soleil.
Ensuite,
les scènes d'enfance en Corse. Elles brillent comme des
tessons enchâssés dans la dure terre de Corse. Scènes
d'enfance aussi entêtantes que de la bruyère posée sur un
drap funèbre dans une maison de village. Rinaldi fait
claquer le linge sale comme le linge propre. On étend tout
aux fenêtres dans le clan Rinaldi. Une mère et une
grand-mère rayonnent, remarquables. Il y a toujours de
l'apparition et du miracle chez certains prosateurs venus de
pays ultracatholiques. Dans certains coins de l'ouvrage, on
croise les cabarets louches (sortis du film « Il bidone
»). Un certain gris néoréaliste imprègne quelques
chapitres. Délabrement de petit jour quand les échotiers
et les traîne-patins des nuits d'insomnie finissent dans un
rade au milieu des maçons qui partent au travail.
Rinaldi
est notre Lampedusa. Avec ce livre, Angelo Rinaldi a publié
son « Amarcord ». Somptueux et cinglant... Roman
sarcophage. Bas-relief avec fissures. Les journalistes
tournent aux pauvres gladiateurs. On sait que l'auteur, qui
trôna sur un fauteuil de velours rouge très «
vaticanesque », récemment, au Figaro, est désormais à
flâner sur le trottoir en attente de mécène...
Ce
qui frappe dans ce roman, c'est qu'il tremble des coups de
pioche du fossoyeur : la Corse resplendit, mais à la
manière d'une campagne morte, pourrissante, désolée,
bête, gibier au soleil ; île stagnante dans une mémoire
obsédante, lagune déserte, et la mer pas loin. Des voix
d'outre-tombe chuchotent, étrangement maternelles. On
achève le roman comme la visite d'un baptistère, trop
tard, un soir, en Italie, quand le gardien - et sa veste
graisseuse - s'impatiente. Cet effet funèbre est d'autant
plus impressionnant que les personnages portent des
bottines, des boutons de manchette, des gabardines,
écoutent des carillons dans des magasins qui ressemblent à
des merceries auvergnates. Même les hebdos modernes des
Champs- Elysées, leurs coursives vibrantes de néon,
deviennent des paquebots déserts où ne circulent que les
fantômes des grands noms qui impressionnaient jadis le
patron et le pigiste de base.
Et
même la dame aux deux petits chiens de la place
Saint-Sulpice est corrodée, ensablée, ébréchée, avalée
par la poussière. Rinaldi est notre Lampedusa. Il ressemble
au prince Salina qui voit venir les chemises rouges de
Garibaldi dans les pentes sèches et odorantes de sa Sicile
millénaire, le prince Salina, témoin souriant,
désespéré, d'un monde qui disparaît. On se regarde dans
cette prose comme dans un miroir. Le consentement
aristocratique à la mort traverse le livre et le
transfigure
«
Où finira le fleuve », d'Angelo Rinaldi (Fayard, 400 p.,
22 e).
(le
point)
Portrait
: Qui a (encore) peur d'Angelo Rinaldi?
Longtemps,
Angelo Rinaldi a fait trembler le petit monde de l'édition
avec des articles au ton particulièrement acerbe. Critique
littéraire à L'Express, directeur du Figaro littéraire,
mais aussi romancier: comment cet homme discret a-t-il pu
balayer d'un coup de plume les principaux écrivains du XXe
siècle? Portrait.
La
scène se passe en septembre 1996, chez Grasset.
Jean-François Lyotard vient de publier ce qui sera son
dernier livre, Signé Malraux, une enquête philosophique et
littéraire sur l'auteur de La condition humaine. Un jeudi,
jour de parution de L'Express, «tombe» le papier d'Angelo
Rinaldi, qui a consacré sa chronique à l'ouvrage. Joëlle
Faure, alors attachée de presse chez Grasset (elle dirige
aujourd'hui le service de presse d'Albin Michel), craint le
pire: «Eh bien pas du tout! L'article, très élogieux,
tout en subtilité et sensibilité, était un vrai bonheur
de critique littéraire.» Joëlle Faure sort de son bureau,
la mine réjouie, quand survient un des collaborateurs de
Grasset qui l'apostrophe: «Tu as vu L'Express? Rinaldi
assassine Lyotard!» Ou quand une réputation écrase tout,
même la vérité... Depuis trente ans qu'Angelo Rinaldi
sévit (diront les uns) ou œuvre (diront les autres) comme
chroniqueur littéraire, il passe pour le spécialiste
indépassable de l'éreintement. Au point qu'on en oublie
qu'il lui est parfois arrivé de dire du bien des livres.
Certes,
il n'y a pas de fumée sans feu. Dès sa première chronique
dans L'Express, datée du 9 février 1976, Rinaldi se paie
Alain Robbe-Grillet, vache sacrée de feu le Nouveau Roman,
qui publie Topologie d'une cité fantôme: «Une œuvrette où
perd son souffle quelqu'un qui n'en a jamais eu beaucoup»,
écrit Rinaldi, qui prédit que bientôt la littérature de
Robbe-Grillet passera «pour aussi datée qu'un éditorial
de Michel Debré défendant l'Algérie française». Le ton
est donné. Durant les vingt-deux années suivantes,
jusqu'à son départ de L'Express en 1998, Rinaldi balaiera
au lance-flammes à peu près tout ce que la littérature du
XXe siècle compte de pointures et de célébrités: de
Michel Tournier à Philip Roth, de Philippe Djian («le
Henry Miller des salles de baby-foot») à Claude Simon, ou
de Christine Angot («Bécassine sur le divan») à Michel
Houellebecq, bien peu réchapperont du massacre. Avec, en
prime, quelques acharnements réitérés: sur Aragon, par
exemple, ou sur Marguerite Duras. «A l'âge où Colette se
contentait de décrire des fleurs et de faire des
confitures, Mme Duras continue de raconter des histoires
d'amour», écrit-il en ouverture de sa chronique du 28
novembre 1986, «Marguerite éblouie en son miroir»,
consacrée aux Yeux bleus, cheveux noirs. «L'exercice de la
méchanceté exalte le talent littéraire», rappelle
Joëlle Faure. A cette jauge-là, Rinaldi, c'est sûr, a du
style. L'intéressé, pourtant, commence par réfuter
«l'accusation» d'éreintements: «Il m'est arrivé
d'émettre quelques réserves sur tel ou tel auteur»,
dit-il, avec un sens certain de l'euphémisme. Comme on
insiste, il finit par lâcher: «Le public aime le goût du
sang.» Et chez Rinaldi, le sang coule à flots. «Ses
chroniques étaient souvent ciselées comme un combat
d'escrime, note Raphaël Sorin, éditeur chez Fayard et
lui-même chroniqueur littéraire. Il portait l'estocade
quand on s'y attendait le moins: il y avait du coup de
Jarnac, et c'est ça qui faisait peur.» Là-dessus, Rinaldi,
citant Stendhal, rappelle qu'il est originaire d'un pays, la
Corse, «où la mort peut toujours venir derrière un mur de
pierres sèches».
La
Corse, donc. Angelo Rinaldi naît à Bastia, le 17 juin
1940. «D'une famille de paysans», dit-il, refusant de
s'épancher sur le sujet. Les paysans sont plutôt rares en
ville, mais tous ceux qui le connaissent (pour autant qu'on
puisse connaître Angelo Rinaldi) sont convaincus qu'il est
issu d'un milieu modeste. «Il a un œil très aigu pour
repérer les gens pauvres, les déshérités, même ceux qui
le cachent le mieux», souligne le romancier et critique
littéraire Jacques-Pierre Amette, qui le fréquente depuis
plus de trente ans. Son père, militant communiste, aurait
été inquiété pendant la guerre. C'est ce père qui lui
offre, peu avant de mourir, quand le petit Angelo a neuf
ans, un dictionnaire: «Je l'ai lu comme un roman de cape et
d'épée», raconte-t-il, lui qui garde un souvenir ébloui
de son apprentissage de la lecture à l'école: «Quand j'ai
découvert que "t-i", ça faisait "ti'', j'ai
été comme électrisé.»
De
son ascendance corse, il a gardé «le côté ombrageux,
carré, à l'opposé de la versatilité parisienne», juge
Jacques-Pierre Amette. Et aussi, parce qu'il est corse,
«c'est un homme qui masque ses blessures», témoigne
l'écrivain et ancien éditeur Gérard Guégan, qui l'a
rencontré dans les années 1970 et avec qui il partageait,
notamment, l'amour de la Série noire. De la Corse, en
réalité, Rinaldi semble avoir surtout conservé des
mauvais souvenirs. Il déteste Napoléon, qu'il compare à
Hitler (Le Nouvel Observateur, 17 octobre 2002), méprise
les «mafionalistes» et a dit de la langue corse «qu'elle
ne servait qu'aux bergers, pour siffler leurs bêtes». «La
découverte de son homosexualité a dû le déchirer.
Là-bas, c'était le crime absolu, il ne pouvait pas en
parler», explique Gérard Guégan.
Doit-on
y voir l'origine de cette «profonde souffrance, très
ancienne et très enfouie» que croit déceler chez lui
Guégan, ajoutant que Rinaldi «a toujours détesté les
publics des matchs de foot»? Il reste que Rinaldi n'a
jamais été très à l'aise avec l'homosexualité.
Insultant Genet, contre lequel il s'est acharné,
n'hésitant pas à titrer «Notre Dame des Salauds» après
la mort de l'écrivain. Décrivant Gide comme «affolé de
garçons», et ne se privant jamais de ragoter sur les
coucheries des uns ou des autres («Simone de Beauvoir a eu
autant de passades avec des femmes que d'aventures avec des
hommes», écrit-il le 9 mars 1990). Mais sur lui-même, il
est toujours resté d'un silence assourdissant, même quand
ses semblables tombaient par dizaines de milliers au champ
de mort du sida. Et quand, par malheur, Jean-Paul Enthoven,
dans Le Point du 19 août 2004, se demande, non sans humour,
si «Rinaldi a jamais aimé un seul roman hétérosexuel et
drôle», Rinaldi, se croyant «outé» (mais qui pouvait
encore nourrir le moindre doute, alors que ses romans
débordent de personnages homosexuels...?), réplique la
semaine suivante dans Le Figaro (où il officie alors) avec
une virulence disproportionnée, traitant Enthoven de
manière à peine voilée de nazi et citant, pour conclure,
un mot de Cocteau datant de l'Occupation: «La lettre
anonyme est toujours signée.»
La
Corse, en tout cas, Rinaldi la quitte très vite. Il monte
à Paris, subit «des années de piontificat» en rêvant
d'être journaliste. Une porte s'ouvre finalement à lui,
mais c'est en province, à Nice. Va pour Nice-Matin, où de
1965 à 1969 il sera chroniqueur judiciaire. Entendez: les
faits divers, du chien écrasé au crime crapuleux. Une
bonne école? «Toutes les écoles sont bonnes, à condition
d'en sortir», dit-il aujourd'hui, avant de pondérer: «Le
journalisme de base a l'avantage de vous faire traverser
tous les milieux. Si on est curieux, c'est une excellente
initiation à la société.» Ses armes faites, il regagne
la capitale, entre à Paris-Jour et y reste deux ans.
Entre-temps, il est devenu romancier. «J'avais 26 ans et
une idée de roman dans la tête. Je me suis lancé. J'ai
glané sept refus. Et puis un jour m'est parvenue la lettre
d'acceptation de Maurice Nadeau. J'en ai éprouvé un
plaisir qui ne sera plus jamais égalé.» Avant Nadeau, le
manuscrit de La loge du gouverneur a été dévoré par un
lecteur de la maison, tout frais arrivé de Ouest-France,
où il s'occupait lui aussi des chiens écrasés:
Jacques-Pierre Amette. Leur relation date de cette époque,
mais pas au point de «sympathiser»: «Le mot ne convient
pas, Angelo garde toujours une distance.» Raphaël Sorin,
qui fut l'un des rares éditeurs à déjeuner, de loin en
loin, avec Rinaldi, confirme: «Trouver la bonne distance
avec lui, c'est difficile.»
La
loge du gouverneur paraît en 1969 et décroche le prix
Fénéon. Deux ans plus tard, toujours chez Nadeau, Rinaldi
publie La maison des Atlantes, couronnée par le Femina.
Pour un début en littérature, c'est plutôt encourageant.
Pas question, cependant, de renoncer au journalisme, qui le
fait vivre. Après Paris-Jour, Rinaldi devient rewriter à
Paris Match. C'est le hasard qui le fait entrer à L'Express,
en 1972: «Je croise un jour Jean-Louis Ferrier, alors
critique d'art à L'Express et éditeur chez Denoël, qui
abritait les bureaux de Nadeau. Il m'explique qu'ils ont
besoin d'un papier sur Moravia, mais que Dominique Fernandez
est en vacances. Serais-je intéressé?» Il l'est.
L'équipe dirigeante de L'Express (Françoise Giroud,
Jean-François Revel...) «m'a tout de suite adopté». Il
est embauché. Et début 1976 il décroche donc sa fameuse
chronique: son pré carré, que désormais il défendra
farouchement. Le voilà installé dans le paysage des
lettres. Sa réputation commence.
En
1981, cependant, il quitte L'Express, au moment de la crise
ouverte par le licenciement d'Olivier Todd et la démission
de Jean-François Revel, pour rejoindre le quotidien Le
Matin de Paris. Mais rentre quelques semaines plus tard au
bercail, suite à des «divergences personnelles» avec les
responsables culturels du Matin. En 1986, rebelote. La
nouvelle reprise en main de L'Express par son propriétaire,
le très à droite Jimmy Goldsmith, déclenche ses foudres.
Jugeant que l'hebdomadaire, devenu «malsain», ne lui offre
plus «une atmosphère propice à son métier de critique»,
il émigre au Point, où il retrouve Jean-François Revel.
Il s'en explique le 5 septembre, dans un entretien à
Libération. Il y compare le libéralisme musclé de Jimmy
Goldsmith à celui «d'une bourgade de l'Oklahoma où c'est
le mieux armé qui traverse la rue pour acheter son
beurre». La découverte semble un peu tardive, puisque
c'est déjà Jimmy Goldsmith (propriétaire du journal
depuis 1977) qui avait viré Olivier Todd. Sans doute
Rinaldi ne trouva-t-il au Point que de la margarine, à
moins qu'il n'ait éprouvé quelques difficultés à mordre
dans la tartine, déjà accaparée par un François
Nourissier ou un Jean Dutourd. Toujours est-il que, deux
mois plus tard, il réintègre de nouveau L'Express, avec
beaucoup plus de discrétion que quand il en était parti.
Quand,
en 1998, L'Express, revendu par Jimmy Goldsmith et tombé
dans l'escarcelle de Messier, menace d'être bradé au
Monde, avant d'être sauvé par Denis Jeambar et son
équipe, Angelo Rinaldi fait jouer la clause de cession de
titre pour quitter à nouveau le journal - mais cette fois,
définitivement. «Pourquoi suis-je parti, je me le demande
encore, confie-t-il aujourd'hui. Sans doute par lassitude.
J'y étais resté plus de vingt-cinq ans, et ceux qui
m'avaient entouré à mes débuts - Françoise Giroud,
Jean-François Revel, Yann de l'Ecotais... - avaient
disparu. Mais j'avais d'excellentes relations avec tout le
monde, y compris Denis Jeambar. J'ai peut-être fait une
erreur...» Peut-être bien, en effet. Depuis qu'il n'écrit
plus dans L'Express, la carrière journalistique de Rinaldi
a singulièrement pâli. Il trouve d'abord asile au Nouvel
Observateur, où il hérite pareillement d'une chronique
littéraire. En apparence, rien ne change. D'autant que
Claude Perdriel, le propriétaire, et Jérôme Garcin, le
directeur des pages culturelles, sont ravis de l'accueillir.
Mais Rinaldi se fait moins mordant. Le 28 novembre 2001,
invité au forum du site de l'hebdomadaire, Jérôme Garcin
est interpellé par un lecteur internaute: «Je trouve
qu'Angelo Rinaldi a perdu de son ton corrosif depuis qu'il
est à L'Obs: consignes, lassitude, ou Académie
française?» On sent Garcin embarrassé pour répondre,
expliquant, sans convaincre, que «en entrant à L'Obs,
fatigué de lire de mauvais livres, Rinaldi a choisi
d'exprimer plutôt ses enthousiasmes».
Dix-huit
mois plus tard, au printemps 2003, Rinaldi claque la porte
de L'Obs. L'affaire? Une biographie de Françoise Giroud,
par Christine Ockrent, qu'il a violemment descendue. La
semaine suivante, Christine Ockrent lui rétorque, dans les
colonnes du journal: «Longtemps, Angelo Rinaldi, la
méchanceté qui établit votre réputation fut fondée par
la lecture des livres. Cette fois, elle la précède, ou
n'en tient aucun compte. Elle a étouffé votre talent.»
Rinaldi s'étouffe tout court: «Cette biographie, publiée
alors que le cadavre de Françoise Giroud n'avait pas encore
refroidi, était scandaleuse. La réponse de la dame à mon
article était encore plus scandaleuse. En la publiant, la
direction de L'Obs m'a désavoué. Je n'avais plus qu'à
partir.» La brouille est totale. Jérôme Garcin ne veut
plus parler d'Angelo Rinaldi, qui ne veut plus parler de
Jérôme Garcin. Cependant, dans Cavalier seul, le «journal
équestre» publié par ce dernier (Gallimard, janvier
2006), on lit, pages 224 et 225, un long passage sur une
selle offerte autrefois par un ami, devenue «gage de sa
déloyauté, pièce de musée intime que je confie
désormais à l'oubli»: «L'arçon matelassé et si
joliment dessiné portait le poids d'une belle complicité
littéraire, quinze ans de confidences, de combats en
commun, d'enthousiasmes partagés, d'affinités électives
et de voisinages fraternels dans les colonnes de quelques
journaux. Et puis, sans prévenir, il a trahi ses idéaux et
m'a tourné le dos. Il a abdiqué son esprit de résistance
et préféré céder à ses ambitions. [...] Soudain, il
voulait des titres ronflants, de la puissance et de la
gloire. Il était resté jeune à un âge avancé, il est
entré tête haute dans la vieillesse chamarrée.» Des
experts du milieu parisien ont identifié la filière: la
selle venait de chez Hermès, et l'acheteur n'était autre
que Rinaldi, entré à l'automne 2002 en costume chamarré
sous la Coupole.
A
peine a-t-il quitté Le Nouvel Observateur que Rinaldi est
nommé, en juillet 2003, directeur du Figaro littéraire, en
remplacement de Jean-Marie Rouart. Il est «contraint à la
démission» à l'automne 2005. «C'était la première fois
que je dirigeais une équipe, mais je l'ai fait avec un
énorme plaisir, ne prenant qu'une semaine de vacances en
vingt-neuf mois», se souvient-il, ajoutant: «Mais c'était
excitant de réussir à regonfler ce pneu un peu à plat»
(c'est gentil pour Rouart...). La cause du divorce? Rinaldi,
qui a eu 65 ans en juin 2005, devrait partir à la retraite.
Lui souhaite rester encore au moins un an: «Un journal,
c'est une équipe. De même qu'une ampoule n'éclaire pas
toute la vitrine, un bon papier ne suffit pas à rendre un
journal attractif. Il me fallait plus de temps pour achever
de mettre sur pied l'équipe dont je rêvais.» Mais son
initiative saugrenue (soufflée, dit-on, par Serge Dassault,
le propriétaire du journal) de confier, en octobre 2005, à
Hervé Gaymard (ancien ministre de l'Economie congédié
pour cause d'appartement hollywoodien aux frais du
contribuable) une... chronique littéraire, sans même
songer à en prévenir Nicolas Beytout, le directeur de la
rédaction, précipite la rupture.
Depuis,
Angelo Rinaldi a trouvé refuge à Marianne, où on ne lit
plus guère ses articles. Son dernier coup d'éclat, il
l'aura donné au Figaro, quand, le 18 août dernier,
prétextant avoir trouvé par hasard un exemplaire «tombé
du camion» du dernier roman de Houellebecq (encore sous
embargo), il est le premier à rendre compte de La
possibilité d'une île. Pour l'éreinter, évidemment. Mais
à force, qui trop éreinte mal embrasse. «Soyons francs»,
dit Josyane Savigneau, du Monde des livres: «Pendant des
années, nous nous sommes tous précipités sur la chronique
de Rinaldi, pour nous demander: "L'a-t-il bien
descendu? ", mais quand Plon, en 1999, a publié un
recueil de ses chroniques de L'Express, j'ai eu un sentiment
de malaise. On ne peut pas avoir été un bon critique
littéraire si l'on n'a pas défendu un certain nombre
d'écrivains. Or, lui n'a eu de cesse d'en enfoncer le plus
possible. Dire des livres de Philip Roth que c'est du
bavardage ou traiter Aragon de clown dépasse la mesure.
Maintenant que son talent de pamphlétaire s'essouffle, sa
prose apparaît dans toute sa nudité de baratin inspiré.»
Le fidèle Revel, qui avait préfacé ledit recueil (titré
joliment Service de presse), ne dit pas autre chose (sans
s'en rendre compte) quand il écrit: «On pourrait dévorer
son livre sans jamais avoir lu aucun des livres dont il
parle, sans avoir jamais lu aucun livre.» A compulser le
corpus rinaldien, on s'aperçoit qu'il donne rarement
l'envie de découvrir un auteur, un ouvrage, ce qui est
pourtant le premier devoir du critique (même si c'est pour
en dire du mal).
«Mes
victimes sont florissantes», rétorque Rinaldi. C'est vrai
qu'en ne s'attaquant qu'aux têtes de gondole, «à tous les
écrivains qui ont eu plus de succès que lui», assurent
les mauvaises langues, il n'a jeté personne dans la
misère. Mais qu'un Jack-Alain Léger se livre, dans son
dernier roman (Hé bien! la guerre, chez Denoël), au jeu de
l'arroseur arrosé, décrivant un critique littéraire,
l'Angèle, «qui pendant près de trente ans aura fait
régner la terreur dans les lettres, qui se sera fait un nom
en pissant du bas de son mètre cinquante, talonnettes
comprises, sur à peu près tous les géants du siècle, ce
nain pommadé et cravaté court, ce nabot qui a craché sur
la tombe de Jean Genet...» (etc.: ça dure deux pages),
Rinaldi, fou de rage, attaque en justice pour injures et
diffamation.
Ce
qu'on se demande, c'est comment un «nabot en talonnettes»,
même corse, a pu faire régner la terreur pendant aussi
longtemps. Rinaldi possédait-il un réseau? Même pas. Sa
force, il la tirait de sa solitude. Et de son intransigeance
(du moins, dans sa longue période Express). Interrogez les
attachées de presse parisiennes: bien rares sont celles qui
peuvent se targuer d'avoir déjeuné avec lui. «Je n'ai
jamais souscrit au cérémonial parisien de l'assiette»,
dit l'intéressé. «La critique littéraire parisienne a
toujours été plus ou moins un terrain de
"négociations'', la plupart des critiques étant
eux-mêmes écrivains, explique Jacques-Pierre Amette.
Angelo n'est jamais rentré dans ces jeux-là. Pas plus
qu'il n'a jamais cédé aux tentations de la facilité
commerciale dans laquelle de plus en plus de monde -
éditeurs, patrons de journaux... - essaie de nous faire
rentrer. A mes yeux, c'est le Grand Résistant.» «Il ne
faisait intervenir que ses goûts, travaillant en son âme
et conscience», confirme Raphaël Sorin, qui l'a côtoyé
à L'Express.
Pas
de réseau, donc. Mais des relations, quand même. Et des
amis bien placés. Qui lui vaudront d'être élu à
l'Académie dans un fauteuil (le vingtième, en
l'occurrence). «Ce qui est ridicule, à l'Académie, ce
n'est pas de se présenter, mais d'être battu», dit-il.
Rinaldi avait donc pris ses précautions: «J'avais cru
comprendre qu'Hélène Carrère d'Encausse me voyait d'un
bon œil.» Et le fidèle Revel, qui l'avait précédé sous
la Coupole, lui dicta sa lettre de candidature. L'Académie
n'a pas accueilli un ingrat: Rinaldi est fidèle aux
séances. «A tant faire que jouer le jeu, jouons-le à
fond, dit-il. Et puis, c'est un endroit délicieux. Avec des
gens de bonne compagnie.» «C'est important pour lui, parce
que c'est une occasion de voir du monde, c'est quelqu'un
d'extraordinairement seul, refermé dans son isolement»,
juge Raphaël Sorin. Son appartement, dans le Marais, aux
murs jaunis par la fumée des Craven A, respire en effet la
tristesse et la solitude. Peu de livres, finalement. Mais
deux chats, Tancrède et Chandler. Hector Bianciotti, autre
écrivain-académicien, habite l'étage du dessous. Les deux
hommes, tout le monde le savait, étaient en couple, mais
Rinaldi n'en a jamais soufflé mot à quiconque: «Il ne
s'exprime pas sur sa vie privée, raconte Jacques-Pierre
Amette. Il m'a beaucoup plus parlé de ses chats que
d'Hector.» Si on lui demande s'il a connu le grand amour,
Rinaldi hésite, puis lâche: «J'ai aimé une fois très
fort. Nous pouvons tous répondre la même chose, j'imagine.
Sans forcément que la réciproque fût vraie, ou que
l'objet de l'amour l'ait su.» On n'en apprendra pas plus,
mais tout est dit. Il y a définitivement de l'homme blessé
chez le Rinaldi qui dit avoir été marqué, très jeune,
par une phrase de Sartre («L'homme est ce qu'il fait de ce
qu'on a fait de lui»), mais aussi du battant, le Rinaldi
ceinture noire de judo. «Les arts martiaux ont contribué
à nous rapprocher, raconte Gérard Guégan, adepte du
karaté. L'art martial nous oblige à nous confronter à
notre propre angoisse. Rinaldi avait très bien compris que
le véritable adversaire, ce n'est jamais l'autre, c'est
soi.»
Mais
sa plus grande blessure, c'est sans doute l'écriture. «Je
suis un journaliste qui écrit des livres, Angelo est un
écrivain forcé d'écrire des articles», résume
Jacques-Pierre Amette. C'est là que le bât blesse. Rinaldi,
avec ses romans, n'a jamais trouvé ni le public, ni la
vraie reconnaissance qu'il espérait. «Le roman, c'est une
dépression nerveuse dominée par la syntaxe», dira-t-il
dans son discours de réception sous la Coupole, le 21
novembre 2002, répétant une formule qu'il avait déjà
testée dans sa chronique de L'Express du 12 janvier 1990
(«Qu'est-ce qu'un roman, sinon du chagrin développé par
la grammaire?»). Mais le mariage de la dépression, aussi
sombre soit-elle, et de la syntaxe, aussi polie soit-elle,
ne suffit pas à faire un bon roman. L'erreur de Rinaldi est
sans doute de s'être rêvé en nouveau Proust, sans en
avoir l'épaisseur. «Quand je veux lire du Proust, je ne
lis pas Angelo Rinaldi, je lis Proust», avait lancé
Philippe Djian (c'était en 1983). Jean-Edern Hallier
s'était montré plus féroce, rebaptisant Rinaldi «Tom
Proust». Son dernier roman, Où finira le fleuve (Fayard),
renouvelle, à l'excès, ce «dédale de subordonnées»
qu'évoquait déjà dans Le Monde Josyane Savigneau à
propos d'un précédent ouvrage. «Sa prose, à l'Angèle,
persifle Jack-Alain Léger, c'est une écriture ligneuse,
fibreuse, qui, si vous lisez à voix haute, vous laisse des
filandres entre les dents comme après avoir mâchouillé de
la bavette. Voilà, c'est de la bavette mâchouillée, la
prose de l'Angèle! C'est du léché, du chichiteux, du faux
chic.»
Où
finira le fleuve a pourtant suscité des papiers élogieux,
pour ne pas dire dithyrambiques, ici ou là: une page dans
Paris Match, par exemple. Ou deux pages dans Le Point, avec
ce verdict définitif: «Rinaldi, c'est notre Lampedusa.»
La preuve que Rinaldi compte toujours de solides alliés
dans la place. «De moins en moins», toutefois, relève un
observateur qui a soigneusement pointé les articles sur
l'ouvrage. Le roi serait-il nu et vieillissant? «Oui,
continue notre observateur. Les derniers à défendre les
livres de Rinaldi sont ces spécialistes de la critique
littéraire qui ne ratent jamais l'ouvrage d'un
académicien, parce qu'ils rêvent d'un fauteuil pour
eux-mêmes.»
Rinaldi,
lui-même, est-il dupe de sa plume? A la question de savoir
ce que la postérité retiendra de lui, il répond,
élégant: «J'ai un faible pour Les jardins du consulat.
Parce que ce livre est né du suicide d'une amie, à qui je
l'ai dédié, et qui était une femme extraordinaire. Chaque
fois qu'un lecteur trouvera ce bouquin, il sera bien obligé
de prononcer son nom et de s'interroger sur elle.» Comme
quoi les talonnettes n'empêchent pas une certaine classe.
(lire)
nterview
(y compris homosexualité)
Toujours
brillant et acerbe, il n'hésite pas à porter les jugements
les plus cuisants. Mais Angelo Rinaldi, le plus redouté de
nos critiques littéraires, est aussi - surtout? - un
romancier. Pierre Boncenne est allé rencontrer ce lecteur
impitoyable et cet écrivain d'une rare sensibilité.
Angelo
Rinaldi: cette signature aux consonances méditerranéennes,
figurant dans presque chaque numéro de L' Express, est
peut-être la plus prestigieuse de la critique littéraire
aujourd'hui. Et sans aucun doute la plus redoutée. Comme de
bien entendu, Angelo Rinaldi feint de l'ignorer, refusant
avec une pointe d'insolence étonnée les habits
d'exécuteur que certains voudraient lui voir endosser.
N'empêche qu'elles se comptent déjà par dizaines ses
victimes - terme qu'il récuserait à coup sûr - dont il a,
tel le boa constrictor dans les redoutables anneaux de sa
phrase ou tel un autre serpent - au choix - par de
cinglantes formules vénéneuses, jugé les ouvrages
prétentieux, ridicules, insipides, nuls. Là aussi il
protesterait: ne se contente-t-il pas souvent d'écrire ce
qui se répète ici et là? Le mieux encore était d'aller
lui demander de " s'expliquer " sur son métier,
ses critères d'appréciation et sa réputation, d'essayer
de comprendre quelle idée, exigeante, il se fait de la
littérature.
Pourquoi
maintenant? Parce que, après La loge du gouverneur
(Denoël), La maison des Atlantes (Folio, prix Fémina
1972), L'éducation de l'oubli (Folio) et Les Dames de
France (Gallimard), Angelo Rinaldi va publier dans quelques
jours La dernière fête de l'Empire (Gallimard). Et que ce
cinquième roman, dans la lignée des précédents par son
thème, un narrateur plongeant dans les replis de sa
mémoire, son décor, une île ressemblant à la Corse, et
surtout sa langue, avec son tempo si particulier, étirant
ses longues cadences au creux desquelles viennent se lover
des notations d'une rare finesse, montre encore une fois
quel écrivain d'une douloureuse sensibilité il est.
Longtemps
après avoir refermé La dernière fête de l'Empire, elle
vous taraude, l'image de ce petit bistrot tenu des années
durant par la mère du narrateur et dont, après avoir
décroché la vieille horloge, on fête la fermeture
définitive. Tout un univers de petites gens et de notables
replets, de passions inavouables et de tractations
secrètes, toutes sortes de regards et de conversations qui,
avec la disparition de " L'Empire ", poste
d'observation privilégié d'une société, vont se perdre
dans l'oubli et que le narrateur, renouant avec le fil de
son adolescence, tente une dernière fois de fixer. "
Un jour, par hasard, dit-il à la dernière ligne du livre,
nous nous rappelons tant de visages, tant de choses, mais il
n'y a plus personne pour se souvenir de nous et nous sommes
encore vivants. " Façon nostalgique pour Angelo
Rinaldi de marquer qu'il n'est vivant que par l'écriture,
que par la littérature: celle qu'il a choisi de lire et
celle qu'il compose dans l'inquiétude et une attention
extrême.
Pierre Boncenne. En tant que critique littéraire, quelle
place accordez-vous à l'entretien ou à l'interview?
Angelo Rinaldi. Une place importante. Je suis un amateur de
journaux intimes et les romans que j'écris sont à la
première personne: j'aime beaucoup le ton de la confession.
Je lis donc beaucoup d'interviews. C'est dans les moments
d'abandon, dans les creux de la conversation que l'on a
quelquefois l'intuition de saisir les gens, mieux que dans
l'apprêté de l'écriture. Le côté voyeur qui est en nous
se satisfait - d'une façon un peu basse - avec l'interview.
Il me semble toutefois que pour répondre librement à
l'interview, il faudrait être octogénaire. On ne doit la
vérité qu'aux morts et, à quatre-vingts ans, on a
l'avantage d'avoir enterré presque tout le monde. A ce
moment-là seulement, on peut parler.
P.B.
Comment êtes-vous devenu critique littéraire?
A.R. On me l'a demandé après que j'eus déjà publié deux
romans. J'ai toujours été journaliste, depuis l'âge de
vingt ans. Au début, j'ai fait illusion dans tous les
domaines imaginables, du commissariat à la chronique
judiciaire. J'ai commencé à Nice par un compte rendu de
carnaval, ce qui était, somme toute, l'annonce d'une
certaine curiosité ou d'une certaine philosophie.
P.B.
Vous étiez alors journaliste à...
A.R. Je ne voudrais pas citer ce journal. Je noterai
seulement que j'ai fait à peu près tout ce que l'on peut
faire sans plaisir excessif dans le journalisme: faits
divers, informations générales, secrétariat de
rédaction, etc. La critique littéraire à L'Express n'est
venue qu'après parce que, je vous le répète, on me l'a
demandé.
P.B.
Né à Bastia en 1940, vous êtes d'origine italo-grecque.
A.R. Tous les Corses sont d'origine mêlée. Mais je crois
que les origines ne comptent pas pour un écrivain: sa seule
patrie c'est la langue. Je suis un écrivain d'expression
française.
P.B.
Tous les narrateurs de vos romans...
AR....baignent dans une Méditerranée qui n'est jamais
nommée.
P.B.
Soit. Est-ce que l'on peut ajouter aussi, ces renseignements
étant inscrits sur la quatrième page de couverture de La
maison des Atlantes, que vous êtes fils d'un militant
communiste mort des suites de la déportation?
A.R. L'héroïsme n'étant pas héréditaire, je n'aime pas
parler de ma famille. Mais, si vous voulez, disons que mon
passé familial me rend assez sensible aux événements de
la guerre, à la lutte contre le fascisme et le racisme sous
toutes ses formes.
P.B.
Aujourd'hui, critique littéraire redouté à L'Express,
vous êtes un journaliste exerçant un certain pouvoir. Ce
qui ne vous empêche pas d'avoir un regard cruel sur votre
profession et vos confrères. Ainsi, dans Les Dames de
France, le narrateur écrit-il: " Ces journalistes
payés à la pige, qui avaient eux-mêmes un livre
éternellement inachevé dans leurs tiroirs, écrivaient
surtout pour séduire leur rédacteur en chef, payer leur
loyer et éclipser des concurrents dans la course à
l'emploi fixe. "
A.R. Pourquoi un romancier doit-il justifier ses
personnages? Pourquoi, et je vous retourne la balle, isoler
ces propos du narrateur des Dames de France?
P.B.
Parce que l'auteur des Dames de France est aussi
journaliste.
A.R. Il n'est pas forcé que ce soit mon avis.
P.B.
Bien. Alors que pensez-vous de l'avis du narrateur des Dames
de France?
A.S. Il me semble que son avis ressemble exactement à ce
que dit sur le journalisme Balzac dans sa " Monographie
de la presse parisienne ". On s'aperçoit que les
moeurs du journalisme n'ont absolument pas changé.
L'arrivée à midi de Lucien de Rubempré dans un "
canard " (pour employer notre argot) où on lui annonce
que ces Messieurs sont sortis déjeuner - sur note de frais
déjà -, cette arrivée ressemble à celle que j'ai connue
dans un journal parisien, où, ayant rendez-vous avec un
chef des informations, on m'a fait la même réponse: ces
Messieurs étaient sortis déjeuner... Le journalisme
parisien se définit toujours comme du temps de Balzac:
mêmes moeurs, même concurrence, même âpreté et même
charme irremplaçable qui fait que je préfère de toutes
façons le milieu journalistique au milieu littéraire.
P.B.
Dans quelle tradition de la critique littéraire vous
classeriez-vous?
A.R. Une précision d'abord: je suis avant tout un salarié
que l'on paye pour donner son opinion sur des livres.
Maintenant, si je dois me classer quelque part et à
supposer que mes articles méritent cet honneur, je me
classerais dans la catégorie des critiques qui donnent une
tournure impressionniste et subjective à une opinion de
fond qui, elle, ne varie pas, à savoir la défense du style
et du tempérament. A partir de là on peut remonter très
loin jusqu'à Barbey d'Aurevilly, prendre Léautaud au
passage et beaucoup de gens qui d'ailleurs sont à droite
comme Léon Daudet jadis. Plus généralement, ce qui
m'importe, ce n'est rien d'autre que les livres avec leur
musique et leur voix. Le reste m'est égal.
P.B.D'aucuns
disent que vous avez une conception très élitiste de la
littérature.
A.R. Là, attention: on risque de tomber dans les pièges de
la démagogie officielle qui consiste à confondre
l'élitisme et l'exigence. Ce n'est pas de ma faute si la
littérature, au sens où nous sommes quelques-uns à
l'entendre, suppose un minimum de qualités littéraires.
Est-ce de l'élitisme si je me fais de la littérature une
certaine idée qui suppose au moins du travail allié à un
certain don?
P.B.
Mais je sais que vous estimez à quelques milliers
seulement, pas plus de dix mille au maximum, les personnes
en France aujourd'hui capables d'apprécier la littérature.
A.R. Vous déformez un peu mon opinion. Je pense qu'il y a
dix mille personnes en France - correspondant au chiffre
d'or des abonnés de la NRF avant guerre - qui suivent de
près la littérature, qui peuvent en parler et qui peuvent
par exemple se souvenir d'un jeune écrivain ayant publié
il y a cinq ans un livre singulier, difficile, raté, mais
annonçant quelqu'un. Pas davantage. Les gens s'intéressant
de près à la littérature, professionnels comme vous et
moi compris, c'est dix mille personnes. Etje ne pense pas
que ce chiffre ait évolué depuis l'avant-guerre. Mon
critère étant les ventes d'un écrivain merveilleux à la
prose magnifique comme Julien Gracq. Or un texte de Julien
Gracq publié chez cet extraordinaire éditeur qu'est José
Corti fait dix mille exemplaires.
P.B.
Nous n'avons pas la possibilité de nous embarquer ici dans
une discussion sur la littérature et l'édition mais, pour
fixer des repères, il me semble que vous défendez avant
tout une littérature que je qualifierai de " secrète
" et que, parmi vos auteurs contemporains de
prédilection, on peut citer: Jouhandeau, Cioran, Char,
Michaux, Gracq, Beckett, Sarraute ou bien alors Augiéras,
Vialatte, Paulhan, Supervielle?
A.R. Mais je regrette que cette littérature soit secrète,
qu'elle ne soit pas sur la place publique. Et je m'étonne
qu'il n'y ait pas plus de gens pour s'y intéresser.
P.B.
En revanche, lorsqu'il s'agit d'auteurs étrangers, et je
pense en particulier à la littérature sud-américaine,
vous semblez alors plus ouvert à des romans par exemple
très baroques.
A.R. Montrez-moi donc des grands baroques français qui
soient dignes d'intérêt. Je ne les trouve qu'en Amérique
du Sud et vous aussi. Je ne demanderai qu'à saluer, qu'à
m'extasier devant l'équivalent en France d'un Alejo
Carpentier. Pour le moment ce n'est pas le cas. Je suis
probablement myope ou alors les éditeurs ne m'envoient pas
tous les livres. Dans la littérature française, je ne
trouve pas de baroques et je vois très peu de
tempéraments.
P.B.
Prenons le cas d'un auteur très connu: Michel Tournier. Pas
de tempérament?
A.R. Tournier est un écrivain estimable. Mais il n'a pas
besoin de mes modestes services de critique. Tournier est un
écrivain reçu, consacré, lauré, qui a toutes les places
possibles et imaginables, tous les honneurs. Je préfère
défendre ce pauvre Augiéras, ou un poète sublime et qui
est le dernier de nos grands précieux comme Olivier
Larronde. Olivier Larronde dont l'éditeur a toutes les
peines du monde à vendre dix exemplaires par an et dont on
s'apercevra dans trente ans qu'il était aussi important que
Rimbaud. Pourquoi voulez-vous que j'aille au secours de la
victoire? Tant de gens le font, ce n'est pas mon rôle.
P.B.
Mais vous adorez aller contre la victoire.
A.R. Si la victoire me paraît le résultat du conformisme
et d'une non-lecture, oui, je ne déteste pas. Je n'ai
nullement la prétention d'être le miroir exact de
l'époque. Toutes les époques se sont trompées. Il n'y a
pas de raison que la nôtre ne se trompe pas et que je ne
participe pas moi-même à l'erreur. Le compliqué dans
l'affaire c'est que notre époque sait aussi qu'elle peut se
tromper, ce qui fait qu'on assiste au règne du
laisser-faire, laissez-passer.
P.B.
Un laissez-passer contre lequel vous réagissez puisque vous
êtes réputé pour vos éreintements.
A.R. Ne faites pas de moi un Fouquier-Tinville, c'est
exagéré.
P.B.
Disons que vous êtes le père Fouettard numéro un de la
critique.
A.R. Vous me consternez.
P.B.Allons,
allons!
A.R. Mais oui. Je constate seulement parfois des réactions
un peu vives à des articles qui ne sont que le reflet de
conversations que j'entends à droite ou à gauche. Il se
trouve que de temps en temps je suis le seul à transcrire
des conversations de couloir ou des conversations que je
tiens avec des amis. Car ce que j'écris n'est que la
continuation d'avis sur la littérature que nous partageons
ensemble avec des amis. La critique est la continuation de
la littérature et comme la liberté républicaine elle ne
se divise pas. Voilà pourquoi je n'aime pas le mot
éreintement qui implique la distinction bon/méchant. Dans
mes critiques, je ne suis ni bon ni méchant: j'ai des
critères et je les applique. Si tel livre ne correspond pas
à mes critères, je le dis et puis voilà.
P.B.
Vous ne croyez pas que certaines de vos phrases peuvent
blesser excessivement?
A.R. " Blesser ", qu'est-ce que cela signifie?
Vous vous exprimez là en termes de mondanité, ce qui n'est
pas votre genre. Je dis ce que je pense d'un livre. La
littérature ce n'est ni bon ni méchant. Et est-ce de la
méchanceté que de prendre ses responsabilités? D'autant
qu'un critique est aussi quelqu'un qui publie, d'où parfois
la fable de l'arroseur arrosé.
P.B.
Vous ne pensez pas avoir déjà dépassé le cadre de la
critique pour aller jusqu'à l'attaque ad hominem?
A.R. Jamais.
P.B.
Alors, un exemple. Parmi toutes les flèches empoisonnées
que vous avez pu décocher, j'ai choisi celle-ci qui me
paraît d'ailleurs être du genre tarte à la crème en
pleine figure. Vous avez écrit sur Raymond Jean...
A.R. Qui est-ce?
P.B.Vous
avez rendu compte de deux ouvrages signés de lui parus aux
éditions du Seuil, intitulés respectivement La rivière
nue (un roman) et Pratique de la littérature.
A.R. Ce ne devait pas être un bon papier, un papier
favorable, parce que j'ai complètement oublié ces
ouvrages.
P.B.
Ah, l'expression " bon papier "! Passons. Mais je
vais vous rafraîchir la mémoire en vous rappelant ce que
vous avez écrit sur Raymond Jean et La rivière nue: "
Ce redoutable récidiviste qui manie les bons sentiments
comme autant de massues, cette fois s'est surpassé. Tout ce
qu'il ne faut pas faire, il l'a fait, réunissant poncifs et
stéréotypes en bouquet, fabriquant - dans un style où
l'on chercherait en vain le plus petit bonheur d'expression,
la moindre trouvaille - une bluette en noir et blanc qui
atteint les sommets de la littérature de patronage. "
Et un peu plus loin, vous écrivez ceci: " Pour faire
mode, on ajoute quelques passages sur Amsterdam la
libérée, et quelques descriptions érotiques qui feraient
croire que pour son malheur M. Raymond Jean n'a jamais vu de
près une dame dans le plus simple appareil. "
A.R. C'est l'impression qu'il me donne. Je souhaite à ce
monsieur dont j'ai oublié le nom beaucoup d'aventures
féminines, mais apparemment son livre ne permet pas de le
croire. Je n'ai pas dit que ce monsieur entretient trois
danseuses, court les petits garçons ou utilise des
chéquiers volés. Je me suis contenté de lire. Chaque
livre donne l'idée de son auteur. Ce monsieur aime les
femmes et il les décrit bien mal d'après ce que vous me
dites.
P.B.
Non, c'est vous qui le dites!
A.R. Oui, pardon, mais j'avais oublié. Tout cela est digne
d'être oublié.
P.B.
Plus loin encore, vous estimez que dans Pratique de la
littérature transparaît " le complexe du provincial
soucieux avant tout de rattraper le dernier métro ".
A.R. Mais oui, cela apparaît dans ce livre et c'est
l'abonné de la RATP que je suis qui vous répond. D'autre
part, en quoi le terme provincial vous paraît péjoratif?
Je suis moi-même un provincial depuis dix ans à Paris. Je
ne me suis livré à aucune attaque ad hominem. Je n'ai pas
dit que ce monsieur est laid, ce qui est peut-être vrai
mais qui là, oui, serait une attaque ad hominem.
P.B.
Deuxième cas: en 1977, à la suite d'un micmac peu
honorable, j'en conviens, votre roman Les Dames de France ne
se voit pas décerner le prix Médicis. Or, quelques
semaines seulement après ces incidents, vous publiez un
article terrible sur Claude Mauriac, membre du jury
Médicis, article dans lequel vous le traitez d'imbécile
comparé à son père François Mauriac.
A.R. Mais c'est une chose que tout le monde sait à Paris.
Et vous n'imaginez quand même pas que j'ai écrit ce papier
par esprit de vengeance. Pas du tout. Ne renversez pas les
rôles. Vous faites allusion à des micmacs, très bien.
Mais moi je ne dévie pas de mon chemin. Les livres qu'on
m'apporte, je les lis. Ce monsieur ayant publié beaucoup de
livres, il fallait bien qu'un jour ou l'autre j'en rende
compte, que je m'exprime sur lui et qu'à travers moi, mon
journal dise ce qu'il en était de ce mémorialiste. S'il
est inférieur à son père, qu'y puis-je? Tout le monde ne
peut pas être orphelin ", ce n'est pas moi qui l'ai
dit.
P.B.
Vous pensez que tous les membres des académies...
A.R. Ne me faites pas faire des procès. Je ne pense rien a
priori, ni pour ni contre. Mais poursuivez votre question.
P.B.
Est-ce que ce n'est pas un a priori d'écrire: " On
peut même, à condition d'avoir toujours scrupuleusement
raté l'originalité et servi les gens en place, espérer
d'atterrir un jour dans le fauteuil d'une quelconque
académie "?
A.R. Alors là, c'est la typique géographie parisienne pour
laquelle je vous renvoie encore à Balzac. Rien n'a changé
depuis. Parce que la société n'a pas changé, que c'est
l'argent qui domine et que, par conséquent, le carriérisme
se donne libre cours. Comme il se donne libre cours dans une
société socialiste. Ici, c'est le souci de l'argent qui
domine, dans les pays socialistes c'est le chloroforme. Dans
les deux cas, le carriérisme, persiste. Et je ne vois pas
en quoi ce constat est extraordinaire ou alors je suis
vraiment d'une originalité qui à moi-même m'échappe.
P.B.
Avec le journal Libération, vous êtes l'un des premiers à
avoir parlé d'un livre qui nous est cher à Lire: Mars de
Fritz Zorn. Cette autobiographie a dépassé aujourd'hui les
100 000 exemplaires. Hypothèse d'école: à supposer que
vous deviez vous prononcer aujourd'hui sur Mars, vous ne
croyez vraiment pas que votre méfiance à l'égard des
succès vous aurait conduit à écrire un article un peu
moins chaleureux?
A.R. Vous êtes en train de me suspecter de malhonnêteté.
Tout à l'heure, vous m'avez dit que je défendais une
littérature secrète. Alors vraiment, dans ce cas-là, Mars
de Fritz Zorn ne pouvait pas m'échapper. Et l'aurais-je lu
après qu'il eut obtenu 100 000 exemplaires, cette
littérature n'en serait pas moins demeurée secrète et je
l'aurais aimée de toutes façons. Le succès ne prouve rien
ni pour ni contre. On observe simplement qu'en général le
succès va à ce qui est mauvais, mais il n'y a là rien
d'automatique.
P.B.
Autre caractéristique de vos articles: vos coups de patte
à la critique marxiste, psychanalytique ou sémiotique. Ces
méthodes d'analyse n'ont-elles pas apporté quelque
renouvellement dans l'approche de la littérature?
A.R. En réalité, je me méfie d'une critique repliée sur
elle-même qui prétend être une oeuvre d'art. Je prétends
que la thèse la plus sophistiquée - comme on ne devrait
pas dire de nos jours -, la plus savante, partant d'un
système qui sera démodé dans dix ans, comme tous les
systèmes, cette thèse la plus raffinée qui soit ne vaut
pas du point de vue de la création un mauvais roman de
Simenon. Et Dieu sait s'il en a écrit de mauvais! Je suis
contre la critique qui se veut en soi un chef-d'oeuvre et un
genre. Je suis contre l'absence d'humilité de la critique.
Je plaide au fond contre la tribu puisque j'ai les deux
casquettes, celle de critique et celle d'écrivain. Mais
justement: la critique n'est pas un genre en soi, un genre
noble par rapport à la création. Il y a des étages: les
critiques sont au rez-de-chaussée et ils regardent les gens
monter vers des hauteurs auxquelles ils ne peuvent pas
prétendre. Il est plus facile d'écrire un livre de
critiques à partir d'un système, que d'écrire une
nouvelle. Dans une nouvelle, on est l'acrobate sur le fil
travaillant sans filet, tout le monde vous voit et on ne
peut pas tromper. Tandis que la critique est comme une
liane, elle tourne autour d'une oeuvre, elle s'enroule, elle
a un support.
P.B.
Pour parler de vos romans, je voudrais me servir de l'un de
vos articles où, définissant l'art, vous disiez que c'est
" la lenteur, le sursis réclamé à la mort, l'oeuvre
préférée à la vie même. [L'art est] la consolation
d'une lucidité qui n'espère rien de ce monde ".
Alors, d'abord, qu'est-ce que la " lenteur " de
l'art, la "lenteur" d'un roman?
A.R. Le soin. Qui entraîne automatiquement la lenteur. Le
soin dans l'écriture, la recherche du mot le plus juste
possible, demander sans cesse davantage à soi-même parce
qu'on sait les limites de ses moyens et que comme l'athlète
on espère toujours gagner quelques secondes sur sa propre
impuissance.
P.B.
" L 'oeuvre préférée à la vie "?
A.R. On ne peut pas écrire et vivre. Il faut choisir.
P.B.
Vous avez choisi d'écrire.
A.R. Jusqu'à présent, je n'ai pu que constater que le fait
d'écrire m'a coupé d'une certaine vie. On ne peut pas
faire deux choses à la fois. Je vous rappelle que je suis
un salarié. Travaillant d'une part et d'autre part
écrivant, je dois par conséquent renoncer à beaucoup.
P.B.
Et si vous pouviez financièrement vivre de votre plume
selon l'expression consacrée?
A.R. Au fond, je crois que c'est très vulgaire de vivre de
sa plume. Vous êtes entraîné à donner au public toujours
la même chose qui a fait votre succès. Un éternel remake.
Il est très dangereux de vivre de sa plume et je préfère
encore les sacrifices du travail de journaliste-critique aux
facilités de l'argent venant par les seuls livres. L'argent
gagné avec des livres me paraît suspect. Et au moins sur
ce plan-là, je me permets de vous signaler que je suis à
l'abri de la vulgarité.
P.B.
" Lucidité " de l'art? C'est la lucidité dont
font preuve tous les narrateurs de vos romans, retournant
par la mémoire vers leurs origines méditerranéennes?
A.R. Pour vous répondre, il faut répondre à la question
" Comment est-ce que j'écris un livre? ". J'ai
observé, c'est la cinquième fois déjà, que je ne peux
écrire qu'à la première personne. Pendant les trois
années au cours desquelles je suis occupé par la
rédaction d'un livre, il me plaît de me couler dans la
mémoire imaginaire d'un inconnu et, renonçant d'un côté
à la vie, de m'en donner une hypothétique dans le passé
(car je crois profondément qu'il n'y a de vrai que le
passé). Pendant ces trois ans, je suis quelqu'un d'autre,
je suis un petit schizophrène essayant de créer un autre
en lui prêtant des amours, une vie, une famille, un monde.
Je me plais à cette comédie me permettant de vivre une vie
imaginaire préférable à la vie réelle. Et plus lucide.
P.B.
Vos livres semblent toujours à mi-chemin du récit
autobiographique et du roman.
A.R. Le roman est un genre tellement protéiforme...
Personne ne peut en établir les règles et c'est tant
mieux. Mais il est probable que lorsqu'on écrit des livres
à la première personne c'est aussi pour y glisser des
phrases d'aveu que l'on n'oserait pas se faire. Tout roman
tourne sans doute autour d'une petite phrase d'aveu que
l'auteur ne connaît pas et qui lui a échappé. Je ne sais
pas quel aveu contient La dernière fête de l'Empire, en
tous les cas probablement pas celui que les gens pourraient
imaginer.
P.B.
L'art " consolation d'une lucidité qui n'espère rien
de ce monde". La dernière fête de l'Empire m'a
semblé être le plus douloureux, le plus sombre de vos
romans. Quelle consolation y a-t-il là?
A.R. Pourquoi les gens veulent-ils être consolés, pourquoi
veulent-ils être heureux? Cela me paraît bizarre. Moi, ce
n'est pas mon cas.
P.B.
Et tous vos livres - celui-ci encore - sont d'une férocité
à l'égard de la province et d'une province qui ressemble
à la Corse, qui est la Corse!
A.R. C'est votre jugement de lecteur et je ne peux pas le
commenter. Le lecteur a toujours raison. Tout ce que je peux
dire c'est que les gens optimistes me paraissent
singulièrement imprudents. Je ne veux pas non plus - et ce
n'est pas par hasard si l'île que vous savez n'est jamais
nommée - que l'on m'enferme dans le tableau ou la
description d'une province précise. J'ai une idée de la
nature humaine, du train des choses, et c'est un train qui
déraille pour moi. J'ai une idée des gens, des sentiments,
de l'amour, de la vie, de la mort et je crois que cette
idée je pourrais tout aussi bien l'appliquer à l'Ardèche
qu'au Pas-de-Calais.
P.B.
Jacques Brenner se trompe lorsqu'il écrit dans son Histoire
de la littérature française depuis 1940: " Rinaldi
est aussi viscéralement Corse que Proust était Parisien
"?
A.R. J'observe simplement que plus on se dégage des
caractères apparents de sa nationalité, plus on est du
pays d'où l'on vient. C'est dans la mesure où je peux vous
apparaître comme quelqu'un ayant définitivement coupé
avec ses origines, dans sa situation sociale comme dans son
langage, que peut-être je suis le plus authentiquement
méditerranéen.
P.B.
Le narrateur de La dernière fête de l'Empire porte des
jugements accablants sur la province.
A.R. Sur la vie.
P.B.
Parfois plus précisément sur la vie en province: "...
Ces regards particuliers à la province, qui révèlent que
l'on sait tout de vous alors que l'on ne vous a jamais
adressé la parole, et où, par exemple, l'incurable en
promenade sous les platanes, à la faveur d'une rémission,
persuadé que son organisme reverdit, voit diagnostiquer sa
fin, à la sauvette, par un battement de paupières, un
rétrécissement de la prunelle, un haussement de sourcils,
quand ce n'est pas le froncement de nez du délicat se
détournant déjà du cadavre. "
A.R. Eh bien oui, c'est vrai. Le monde provincial est assez
terrifiant. C'est un monde de retenue qui n'a pas la
liberté des grandes villes. Elle est féroce la province
parce que les gens y sont les uns sur les autres, qu'ils ne
s'épargnent pas, que l'autre est toujours l'éternel
spectacle et que ce spectacle ne change jamais.
P.B.Vos
narrateurs trouvent à Paris une liberté qu'ils n'ont pas
en province.
A.R. C'est au lecteur de le déterminer. Ils trouvent en
tous les cas à Paris le moyen de nommer leur douleur, ce
qu'ils ne peuvent pas faire en province. Ils prennent du
recul.
P.B.
Que pense l'auteur de La maison des Atlantes, des Dames de
France ou de La dernière fête de l'Empire, de cette
définition de l'amour donnée en 1980 par un dictionnaire,
le Petit Flammarion: Amour: sentiment de désir et
d'attachement qu'un être éprouve pour un être d'un autre
sexe "?
A.R. Le Petit Flammarion ne me paraît pas avoir beaucoup
d'idées. Et il a une notion extrêmement restrictive et
assez imbécile de l'amour. Ne serait-ce qu'en oubliant
l'amour des parents pour leurs enfants. Je suppose que vous
ne m'attendiez pas là...
P.B.
Je pouvais m'en douter. Mais il est vrai que je voulais
aussi en pensant à vos romans vous faire commenter Sodome
et Gommorhe de Proust.
A.R. Proust ne croit pas à l'amour, pour lui c'est une
illusion généralisée. Moi, je crois à l'amour. Mais à
l'amour que l'on éprouve soi-même et pas à celui des
autres. Je pense que l'amour est un don et qu'il existe dans
les moments où je le traduis, dans les moments où
j'effectue ce don. Les moments où l'on éprouve telle
attirance et telle passion sont les seuls moments vrais de
la vie. L'ennui avec les gens c'est qu'ils veulent que
l'amour soit partagé et soit récompensé, c'est qu'ils
veulent le paradis sur terre, paradis qui en aucun cas ne
peut exister dans l'ordre de la passion. On souhaite
toujours d'une façon très médiocre être " payé en
retour ", expression française d'ailleurs
intraduisible. La seule réalité de l'amour c'est le don.
Et contrairement à la définition idiote de ce Petit
Flammarion, l'amour peut exister dans l'amitié, dans la
gratuité, dans les relations avec des grands-parents, des
parents, un inconnu ou une inconnue. C'est tout d'un coup
l'envie de sortir de soi pour donner quelque chose à
quelqu'un d'autre. On ne peut pas espérer autre chose. La
plupart des gens pessimistes en amour sont tout banalement
des gens qui ont été trompés, ce qui me paraît
profondément ridicule et faux. Pourquoi avoir cette
illusion? Aucun de mes narrateurs ne l'a. D'autre part, en
quoi est-ce que cela change l'amour d'un homme pour d'autres
hommes (ce qui est le cas de deux de mes narrateurs sur
cinq)? Les mécanismes de l'amour sont les mêmes.
Simplement, dans le cadre de l'amour au masculin il y a, en
outre, le poids de la société qui donne à une chose,
déjà pesante en soi, encore plus d'accablement. Il y a
encore plus de difficulté à vivre cet amour singulier du
fait de la société mais pas du fait de l'amour.
P.B.
Les amours au masculin dans vos romans sont vécus sous le
sceau du secret, voire du péché.
A.R. Dans la société aujourd'hui c'est, me semble-t-il, le
cas des gens se trouvant dans cette situation.
P.B.Proust
parlait d'une "race sur qui pèse une malédiction et
qui doit vivre dans le mensonge ".
A.R. Cela reste en partie valable et surtout pour la
province, mais il faut prendre garde au contresens possible:
Proust ne réduit pas ces amours à la malédiction sociale.
La grandeur de Proust, son audace que personne n'a
dépassée, c'est qu'il regarde Sodome et Gommorhc de la
même manière qu'il a regardé l'hétérosexualité. Comme
il n'y a que moi qui connais des choses inutiles, je vous
rappellerai qu'un écrivain comme Abel Hermant a touché à
ces problèmes-là. Mais chez lui, c'est tout simplement
pittoresque, anecdotique et cela a disparu avec les années
1900. Abel Hermant n'a pas survécu parce que ses livres ne
contiennent pas cette vérité montrée par Proust: que les
amours sont partout les mêmes; mais chez certaines
catégories d'êtres; à la malédiction d'aimer s'ajoute le
poids de la condamnation de la société.
P.B.
A lire vos livres cinquante ans après Proust, on a
l'impression que rien n'a changé.
A.R. Oui, dans l'ensemble, rien n'a changé en France. Le
langage est devenu légèrement moins méprisant. Mais pour
le reste, il vaut mieux connaître ces amours-là dans des
milieux privilégiés.
P.B.
Le narrateur de La dernière fête de l'Empire écrit:
" Il était parvenu à mes oreilles plus vite qu'un
autre, il m'avait secoué ce cri - "pédé "
A.R. C'est la province où cela demeure vrai et socialement
très fort. Je pourrais vous citer des phrases entendues il
y a quelques mois. Sauf précaution de langage, cela demeure
inchangé de même que l'antisémitisme et que toutes les
formes de racisme florissantes dans la société française.
P.B.
Tous les narrateurs de vos romans évoquent des bars, des
hôtels, des établissements plus ou moins clandestins. Dans
votre dernier roman, le lieu central est un café, " L'Empire
", au-dessus duquel se trouve " Le Croix de Malte
", tenu par une étonnante maquerelle, Mme Casalta.
A.R. Rien de plus romanesque qu'un hôtel, qu'un bar, que
ces lieux où la vie des gens généralement sans amour ou
en quête d'amour est entre parenthèses. Ils sont là dans
leur vérité. Regardez les gens accoudés à un comptoir
d'un quartier qui n'est pas le leur et vous les verrez dans
leur nudité. C'est une expérience qui me fascine. Rien ne
m'intéresse plus que de lier conversation avec des inconnus
des deux sexes dans un bistrot ou dans un hôtel, là où
les gens, échappant à la pesanteur de leur propre milieu,
ont plus de chance d'être sincères.
P.B.
Et le narrateur de La dernière fête de l'Empire parle à
un moment de l'un de ses romans qui " me renseignait
moins sur l'amour qu'une conversation de bistrot ".
A.R. Oui, à cause de la sincérité de cette conversation.
Les gens ne sont sincères qu'avec des inconnus qu'ils ne
reverront pas.
P.B.
Des personnages me touchent beaucoup dans vos livres: la
constellation des gens simples et, en particulier, des
servantes.
A.R. Dans ma vie passée, les gens qui m'ont le plus touché
ce sont les gens simples, ceux dont la traduction des
sentiments ne passe pas par le filtre des conventions
sociales. Je me souviens d'avoir été ému jusqu'aux larmes
par le fameux conte de Flaubert Un coeur simple, avec cette
servante qui n'a plus qu'un perroquet. Les gens qui me
bouleversent dans la vie sont ceux dont la misère est
résignée. II est vrai que c'est pour eux que j'ai le plus
de tendresse. Et dans La dernière fête de l'Empire, je
pense que c'est pour Técla la servante que j'ai le plus
d'attachement. Técla dont on découvre à la fin qu'elle
était obligée de faire autre chose que son métier de
serveuse pour vivre. Elle est doublement victime: comme
serveuse et comme femme. Le petit monde des gens simples de
bistrot: je serais très heureux que mon livre soit lu
ainsi.
P.B.
Mais le narrateur de La dernière fête de l'Empire dit
aussi: " Une humble origine ne garantit la possession
d'aucune qualité de coeur et d'esprit (...) La bêtise
populaire vaut la bourgeoise quand elle ne la dépasse pas.
"
A.R. C'est autre chose. Le racisme populaire, je n'ai pas à
le découvrir. Dans sa lente ascension sociale, le peuple,
très souvent la petite bourgeoisie, récupère les
préjugés que la grande a déjà abandonnés et
surenchérit. En grossissant beaucoup, c'est le phénomène
du nazisme: derrière Hitler il y avait en partie le bon
populo.
P.B.
Vos portraits de notables méditerranéens ne sont pas en
reste. Et je pense, dans La dernière fête de l'Empire, à
ce sénateur " vêtu, l'été, d'un pantalon de toile
et d'une chemise Lacoste où le liseré de la Légion
d'honneur était cousu à mi-distance entre le second bouton
et le fameux crocodile ". C'est un détail qu'Angelo
Rinaldi a réellement vu et qu'il a communiqué à son
narrateur?
A.R. Oui, je le reconnais, c'est l'un des rares détails que
je n'ai pas inventés. il n'y a rien de plus grotesque que
les hommes politiques bourgeois de province. C'est
épouvantable, particulièremeni chez moi en Corse, où les
chefs de clan sont ce qu'il y a de plus ridicule dans le
genre. La classe politique française esi d'une médiocrité
rare. Celle de province bat tous les records. Je dois
reconnaître qu'en province c'est parmi les communistes
qu'on trouve les gens les plus sérieux parce que plus
proches des réalités quotidiennes et allant droit au fait.
On ne me suspectera pas de sympathie pro-communiste - il
s'en faut de beaucoup et de loin - mais si nous parlons du
cheptel politique provincial, pour trouver quelqu'un d'à
peu près humain à qui éventuellement on a envie de serrer
la main il faut aller voir les communistes.
P.B.
Enfin, il faut noter que tous les narrateurs de vos livres
sont à des degrés divers des écrivains ratés.
A.R. Quelqu'un qui est en train de s'asphyxier à quoi
pense-t-il? Parmi les moyens de salut, il y a l'écriture.
Mes narrateurs ont cette tentation plus ou moins larvée
qu'ils réalisent de façon plus ou moins velléitaire.
L'écriture est une façon de s'en tirer et tout le monde
essaye parce qu'il y a dans le coeur de tout homme la place
pour un roman: c'est le sien. Un jour, à bout de désespoir
et de misère, il est normal que quelqu'un songe à vouloir
non seulement se sauver lui-même mais aussi les autres. Car
si notre mort en soi a son importance, il y a encore plus
important: c'est qu'avec nous meurent tant de choses, tant
de gens. Tant d'impressions qui vont disparaître, tant
d'amours, de moments. J'ai le souvenir du sourire d'une
jeune fille de seize ans rencontrée dans un train de
l'adolescence, une fille aux cheveux roux dont le visage se
découpait sur une vitre derrière laquelle il y avait un
champ de neige. Cette fille disparaîtra avec moi. Le
pathétique de la fin d'un homme c'est la disparition avec
lui de tant de choses qui le valaient beaucoup plus.
P.B.
Et seule la littérature est capable d'atténuer ce
pathétique en fixant des moments de la vie?
A.R. Seule l'écriture peut retarder. Je suis tout à fait
sans illusions sur la notion de postérité. Mes narrateurs
comme moi ont toutefois l'impression que la littérature
peut retarder de quelques secondes l'inéluctable moment où
tout bascule dans le vide, le néant et l'oubli.
P.B.
Le narrateur de La maison des Atlantes disant à la fin:
" J'eusse aimé croire à une éternité moins
dérisoire que celle de mon écriture - de toute écriture -
mais il n' y en a pas d'autre ", ce narrateur se
confond au moins sur ce point-là avec l'écrivain Angelo
Rinaldi?
A.R. Absolument. Il n'y a pas d'autre éternité que cette
écriture. Dans la mesure où elle rencontre un écho
fraternel et vous amène une ou deux amitiés. Qu'est-ce
qu'un livre réussi pour moi? D'abord d'être parvenu à le
terminer, ce qui est en soi une récompense. Et puis chaque
livre déplaçant des ondes amicales, la rencontre de deux
ou trois personnes qui ne seraient pas venues si vous
n'aviez pas écrit ce livre et qui peuvent bouleverser votre
vie.
P.B.
Jose Luis Borges dit: " J'écris pour moi et pour mes
amis... ".
A.R. Il ajoute: " Et pour adoucir le cours des choses.
"
P.B.
Oui, mais chez vous, me semble-t-il, c'est l'amitié qui
prévaut.
A.R. Il est vrai qu'un livre pour moi c'est la pêche à
l'amitié. Et si deux ou trois hameçons mordent, peut-être
alors le livre est-il réussi.
(lire)

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